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A Moudros : Lettre de M. Boxberger, 1 (Suite)

A Moudros : Lettre de M. Boxberger, Missionnaire en Cochinchine occidentale, lieutenant. (SUITE) Le 14 septembre, l'ordre est là d'embarquer le lendemain. En effet, le soir on nous annonce que nous partirons à cinq heures du matin. Le 15 jour de la fête de Notre Dame des Sept Douleurs, nous partons pour Moudros. Il a plu toute la nuit. La route n'est qu'une longue bande de boue où nous enfonçons et glissons à chaque pas.
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    A Moudros :

    Lettre de M. Boxberger,

    Missionnaire en Cochinchine occidentale, lieutenant.

    (SUITE)

    Le 14 septembre, l'ordre est là d'embarquer le lendemain. En effet, le soir on nous annonce que nous partirons à cinq heures du matin.
    Le 15 jour de la fête de Notre Dame des Sept Douleurs, nous partons pour Moudros. Il a plu toute la nuit. La route n'est qu'une longue bande de boue où nous enfonçons et glissons à chaque pas.
    Nous faisons du deux à l'heure. Enfin, à onze heures nous arrivons à Moudros, tout près du point d'embarquement. Les hommes forment les faisceaux, on leur paie le prêt, et vers midi nous gagnons le port où des chalands nous prennent pour nous conduire au « Bon Voyage ».
    Avec nous voyagent un certain nombre d'officiers, dont un général de brigade ; il y a aussi deux aumôniers, l'un Jésuite, le P. B., l'autre des pères blancs, le P, B.

    Bientôt je suis pris de fièvre et de mal de tête, et je suis obligé de m'allonger sur la banquette de bois. Aussi n'ai-je rien pu voir. Nous prenons notre repas du soir sur le gaillard d'arrière de ce bateau à roues. Enfin à la nuit, huit heures du soir, nous arrivons. Nous sommes tout à côté d'un grand transport échoué là ; devant ce transport, est une sorte de trottoir de bois auquel nous sommes reliés par des planches. On débarque. Des falots fumeux indiquent les endroits dangereux où les ponts se raccordent, nous rassemblons la compagnie. Un sous officier du .. e est là pour conduire les hommes et les emmène. Il lait un superbe clair de lune, qui donne aux hommes et aux choses des formes fantastiques.
    Les bagages sont descendus, mais il faut les chercher un peu pour les mettre sur la voiture, chacun les a laissés de côté différent. Enfin, deux voitures emportent nos cantines ; nous avons déjà passé au bureau de la place ; nos hommes sont partis ; à notre tour. Nous pourrions attendre sous la tente le jour suivant pour gagner le bivouac. Mais nous préférons en finir et partons derrière les voitures, dans une route de sable ou nous enfonçons jusqu'à la cheville.
    Peu à peu la fatigue est si grande que nous retournons aux voitures qui nous ramènent aux Cyprès. Les Cyprès sont, comme leur nom l'indique, un groupe de ces arbres sous lesquels sont abrités des cantonnements. Là nous montons sur la colline en arrière. Un trou où l'on nous conduit sert de chambre de détails. Accueillant, le sous-officier présent nous donne quelques gouttes de tafia que nous avalons avec un peu d'eau. On a prêté à chacun un trou, celui d'un officier ou d'un adjudant absent ; car le régiment est aux tranchées et ne doit rentrer que le 18 au matin. Me voilà donc à 10 heures au soir logé pour la première fois dans un terrier. Il est oblong. Au fond, du côté diagonalement opposé à l'entrée, s'ouvre une sorte de loculus où je trouve une paillasse et une couverture, une table, un petit banc. Je commence par dire les vêpres de la Sainte Vierge en cette terre turque. Que Marie soit toujours ma souveraine, ma protectrice.
    J'écris aussi quelques lignes, à la lueur de ma petite lampe électrique, et je me couche. Mais c'est un vrai cauchemar. Au bout d'une heure je me réveille avec la crainte d'être dans un trou enterré vivant ! Le matin, nous partons à six heures pour nous rendre au bureau du colonel.
    Nous traversons la plaine de la baie de Morto, toute creusée aussi de tranchées habitées. Nous gravissons la colline et nous trouvons le colonel. Cinq minutes après nous étions affectés. Je recevais le commandement de la 8e compagnie : « Le régiment est aux tranchées, il va redescendre après-demain, vous pourrez disposer de ce temps ».
    Je me mets alors en quête du lieu de cantonnement de ma compagnie, c'est au dessus des cyprès. Le sergent-major me montre la case qui m'était destinée et veut bien se charger de me nourrir pendant ces deux jours. Ma case est un cube de deux mètres de côté, creusée à flanc de coteau, dans une position élevée. Un couloir de cinq mètres de longueur et de hauteur de plus en plus grande à mesure qu'on s'avance conduit à ma chambre. A ciel ouvert, près de cette entrée, à droite, une salle a été creusée aussi dans la terre : ce sera notre salle à manger. J'installe là mon ordonnance. Mon lit est déplié dans une autre pièce. Une couverture retentie par des piquets de bois sert de porte à mon terrier. Me voici chez moi.
    Plus bas dans la colline, la chambre de détails de ma compagnie, puis les tranchées des hommes, puis les Cyprès. De mon habitation j'ai une bien jolie vue sur la gracieuse baie de Morto.
    Tout le jour, des soldats profitent de la plage et prennent des bains de mer. De l'autre côté du détroit, on aperçoit la côte asiatique aux maisons carrées et blanches. Aux pieds de cette même montagne un élégant monastère se mire dans l'onde bleue. Un canot à vapeur portant le pavillon de la croix rouge passe dans la baie plusieurs fois le jour, transportant des blessés. Jamais les Turcs n'ont tiré sur lui.
    Le 17 septembre, me promenant au bivouac, j'aperçus au-dessus d'un terrier souterrain une grande croix avec cette inscription : 54e.... Chapelle. Intrigué je descendis. Un drapeau du Sacré Coeur et quelques images ornaient les murs. Au fond, une caisse encastrée dans la terre sert d'autel. Des bougies, des images, un crucifix ; un petit conopée semble cacher un tabernacle ; serait-ce par hasard que Jésus serait là. Emu, la main un peu tremblante, j'ouvris le tabernacle. Une petite custode y gardait Jésus. Je tombai à genoux et ne pus que remercier le Maître si bon qui voulait bien vivre avec nous dans un terrier.
    En sortant, je demandai quel était le prêtre qui gardait cette chapelle. On m'indiqua un zouave caporal infirmier. Chaque matin, il dit la sainte messe, distribue quelques hosties ; chaque soir, il donne le salut à 7 heures 1/4. Il fut entendu qu'à partir du lendemain je viendrais dans cette chapelle célébrer le saint sacrifice. Un coeur de prêtre comprendra mon bonheur. Mon ordonnance, un brave petit garçon de vingt ans, est mon enfant de choeur.
    Chaque matin, l'exercice terminé, je pus ainsi appeler Dieu entre mes mains indignes et alors recommander au Maître Souverain les vies d'hommes à moi confiées. Le 18 au matin, ma compagnie revint des tranchées, et dès le lendemain exercice de 5 h. 1/2 à 6 h. 1/2 du matin. Quelle belle cible offerte aux batteries de la côte d'Asie. D'ailleurs celles-ci s'offrent ce plaisir de temps en temps et réussissent, oh ! Rarement, à tuer quelques chevaux et quelques hommes ! Après l'exercice ce sont les corvées : des routes à faire, des tranchées à améliorer, des terriers pour officiers et sous-officiers à creuser et à aménager. C'est ainsi que ma salle à manger fut couverte de tôle ondulée.
    Le 20 septembre, après ma messe je fus pris de fièvre. L'après-midi je restai couché et le soir je jugeai bon d'appeler le docteur : « Paludisme », me dit-il. Cela dura trois jours, pendant lesquels je souffris d'un très violent mal de tête et restai allongé sur mon lit. Le médecin venait très aimablement chaque jour. Enfin le 24, jour de Notre Dame de la Merci, je pus célébrer de nouveau la sainte Messe, et je fis connaissance avec un soldat de ma compagnie, prêtre du diocèse de Bayonne, professeur de cinquième, l'abbé B. Je lui donnai l'autorisation de dire le lendemain la sainte messe, c'était le dernier jour qui nous restait avant de monter aux tranchées.
    Le lendemain, en effet, samedi 25 septembre, à 3 heures de l'après-midi, nous sommes partis avec le commandant faire la reconnaissance des points que nous devions occuper le lendemain. Je parcourus tout le front et rentrai ensuite au bivouac à 6 h. 1/2. Les boyaux montants, sinueux comme toutes les tranchées, ont des noms, et comme nous sommes dans un secteur occupé autrefois par les Anglais, les dénominations sont anglaises : nous avons Oxford Street, boyau montant, Central Street, descendant, Regent Street montant. Car les boyaux sont si étroits qu'il ne faut pas s'y rencontrer deux. Il faut donc que dans un même couloir tout le monde tienne la même direction, monte ou descende.
    Je donne les ordres de départ pour le lendemain : réveil 3 h. 1/2, départ 4 h. 1/4 ; et après le repas, sans tarder je me couche.
    Le 26 à l'heure dite, nous nous mettons en route en colonne par un, sous un beau clair de lune ; à 5 h. 1/2 nous sommes à l'entrée d'Oxford Street, et à 6 h. 1/2 nous arrivons en première ligne, où nous remplaçons les zouaves. Le poste d'écoute est relevé immédiatement aussi. J'ai mes quatre sections en ligne. Mais pendant le jour un homme sur trois veilles, les deux autres sont à 10 mètres en arrière, dans une tranchée parallèle au front où ils se reposent. Pour moi, je trouve dans la tranchée de repos une sorte de chambre non couverte qui me servira de case et de salle à manger. Afin d'échapper aux rayons du soleil, on tend par dessus des, toiles de tente.
    Le 24 septembre, j'ai pu communier dans la tranchée, le P. Burtin, des pères blancs, aumônier de la division, ayant bien voulu m'apporter le bon Dieu. Le 30 au matin, on vient nous relever, et nous passons en seconde ligne.
    Ce même jour, mon ordonnance, pour tendre une toile de tente sur la tranchée, étant monté sur le parapet, reçut une balle dans la semelle de son soulier. Grâce à Dieu ! Un peu de peur, mais aucun mal. Dans la soirée, au contraire, un homme est touché d'une balle au mollet. Immédiatement pansé grâce au paquet ad hoc que chaque soldat porte sur lui, il est transporté au poste de secours voisin, d'où il sera évacué sur un hôpital.
    Aucun incident à signaler au cours de ces quatre jours de première ne ligne. Si pourtant, le passage du général S., bien simple et bon, brigadier commandant la division. Il interrogea un des meilleurs soldats de la compagnie de la classe 15, breton timide, à qui il donna un couteau et un franc cinquante.
    Autre incident : le 27, nous apprenons que l'offensive en France est reprise et qu'un gros succès a été remporté. Les Anglais veulent le fêter. Nous ferons comme eux. Pour cela à 7 heures du soir, les Anglais tirent un véritable feu d'artifice de fusées éclairantes et poussent des cris de joie. Nous y mettons aussi et tirons des coups de fusil en grand nombre. Les canons tirent des salves de 21 coups, mais pas à blanc, à telle enseigne que les Turcs s'inquiètent, et, pressentant une attaque de notre part, ils font renfoncer leur ligne et ouvrent aussi le feu. Quand nous eûmes suffisamment exprimé notre joie, le calme revint.
    Le 20 octobre, un taube passe au-dessus de nos tètes. Il laisse tomber, à hauteur des cuisines, quelques paquets de proclamations. On m'en remet un exemplaire. C'est écrit en arabe, et nul autour de moi ne peut le traduire. J'ai appris depuis que ce placard nous annonçait que bientôt nous serions jetés à la mer et nous invitait en conséquence à nous rendre, ajoutant que l'on avait les vivres suffisants pour nous recevoir et nous nourrir. Pleins d'attentions ces Turcs !
    Le 3 octobre, vers 4 h. 1/2 de l'après-midi, le taube reparaît et survole nos lignes. Tout à coup, à 5 heures, l'heure de la soupe chez nous, l'aviateur laisse tomber une bombe, qui ne fait aucun mal, mais qui semble un signal, car aussitôt une violente fusillade se déclanche. Des shrapnels arrivaient de tous côtés. Nous jugeons tranquillement des coups que nous voyons arriver : « trop court... trop long... pas mal... pas éclaté ! » Combien n'éclataient pas en effet ! Et nos canons de se mettre de la partie, flotte et terre. Les 75 nous déchiraient les oreilles, les 240 grondaient sourdement. On essayait de distinguer l'éclatement d'arrivée des projectiles de chez nous : « Ils éclatent les nôtres ! » Et le bombardement et la fusillade durèrent une demi-heure. A 5 h. 1/2 le calme se refit peu à peu.

    1916/122-126
    122-126
    France
    1916
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