Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

A l'Est tout est nouveau

Japon A l'Est tout est nouveau Connaissez-vous le Japon, Monsieur l'aumônier? Pas du tout, amiral. Ainsi causions-nous, l'amiral et moi, sur la passerelle du croiseur qui obliquait droit vers l'Est, après s'être dégagé, quelques heures plus tôt, des difficultés de la rivière, de l'atmosphère lourde et nocive de Changhai.
Add this
    Japon
    A l'Est tout est nouveau

    Connaissez-vous le Japon, Monsieur l'aumônier?
    Pas du tout, amiral.
    Ainsi causions-nous, l'amiral et moi, sur la passerelle du croiseur qui obliquait droit vers l'Est, après s'être dégagé, quelques heures plus tôt, des difficultés de la rivière, de l'atmosphère lourde et nocive de Changhai.
    Officiers et hommes d'équipage, libres un moment de leur service, désertaient cabines et batteries, humaient l'air pur, allaient, venaient, souriaient, joyeux enfin, par une belle soirée toute de calme et de lumière, de ce charme de l'inconnu qui les attendait.
    ...Voici Nagasaki, le pays du Japon resté le plus japonais, un peu retardataire par rapport aux cités florissantes, plus commerçantes et industrielles de Tokyo, Kobe, Yokohama, Osaka; Nagasaki qui évoquait pour moi tout le charme des chrétientés légendaires, le souvenir des persécutions séculaires, des martyrs sans nombre, et la rencontre d'un champ d'apostolat confié au dévouement de mes confrères des Missions Etrangères; Nagasaki, terre privilégiée, arrosée du sang fertile, qui aurait pu être le lot de mon héritage comme l'était devenue par le choix de mes supérieurs la lointaine frontière du Thibet. Et c'est là que j'abordai, par une radieuse journée du 15 août, tout à la joie de retrouver, en la personne de l'évêque, un confrère de séminaire, Mgr Thiry, ainsi qu'un groupe d'anciens camarades et amis de la rue du Bac.
    ...Du débarcadère je voyais, sur la colline, à quelques minutes de distance, pointer le sommet d'une église: modeste cathédrale à façade blanche, précédée d'une longue rampe d'escaliers de pierre au sommet desquels reposait, sur un socle, une statue de la Ste Vierge. A droite d'un jardinet planté de fleurs, se dressait une construction surmontée d'un étage à balustrade ; c'était l'évêché, vide à cette heure, tandis que l'église était pleine... A l'intérieur de l'église, l'assistance était à genoux sur des nattes, sur des coussins, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, ces dernières tête nue mais voilées de blanc, sur l'échafaudage de leur abondante chevelure : assistance immobile et recueillie, tandis que se déroulaient les mêmes rites et que résonnaient les mêmes chants que dans nos églises de France.

    La cérémonie terminée, chacun, à la sortie, s'inclinait pour me saluer. Les voiles blancs étaient pliés et portés sous le bras avec le missel. Sur le dos de nombreuses mamans, un gracieux marmot dodelinait, et tout le monde repartait, s'inclinant, se saluant, dans le coloris chatoyant des kimonos, des obis, des haoris aux multiples et voyantes couleurs.
    ...Entre temps, avec l'amiral, des officiers et des groupes de l'équipage, nous avions visité les belles oeuvres françaises de cette ville qui compte 7.000 catholiques : paroisses, écoles et pensionnat des Soeurs de Chauffailles, Etoile de la Mer, grande école des Marianistes avec un millier d'élèves... Une fête sportive devait, dans cette école, m'ouvrir des vues nouvelles sur la mentalité japonaise soumise dès l'enfance au culte de l'honneur, à l'amour de la patrie, à la noblesse de caractère et à la discipline. L'hymne national retentit, dressant les têtes fières, immobilisant tous les corps dans la position du garde à vous. Ainsi m'apparaîtrait dans tant d'autres circonstances, au milieu des foules ou dans les écoles, la cérémonie spontanée et saisissante du Kimigayo.
    Ensuite, une soirée entière, les équipes se livrèrent avec furie à leurs jeux et luttes préférés. Mais l'imprévu pour moi, ce fut de voir maîtres âgés, professeurs, et le directeur lui-même qui frisait la soixantaine, obligés par les statuts et... le point d'honneur, d'entrer en lice pour lutter de rapidité, de souplesse et d'endurance avec cette jeunesse impétueuse.
    ...Par un temps merveilleusement calme, nous longions cette fois ces îles de l'extrême sud, en marge du Pacifique dont la grande houle nous berçait agréablement. Ici un volcan se panachait de noir sous le ciel bleu, là des bandes de poissons, poursuivis par d'invisibles ennemis, bondissaient dans l'air pour être saisis par les oiseaux pêcheurs ; parfois l'arête dorsale d'un requin profilait son triangle sombre sur la nappe lumineuse.
    Le 6 octobre au soir, l'horizon embué annonçait l'escale : Yokohama, où se déroulaient les rites habituels : contrôle de la Santé, saluts à la terre, aux bateaux, coups de canon, échange de visites officielles...
    ...Toujours cette étonnante politesse, privilège caractéristique de cette race où nul n'est pris au dépourvu, de l'enfant au vieillard, de l'employé au commerçant, du paysan au citadin, du tireur de pousse-pousse au conducteur de taxi. Dans la rue le passant s'incline et vous cède le pas; au magasin, courbettes et remerciements si vous daignez prendre l'ascenseur ; en autobus, avertissements et excuses dans les passages difficiles ; dans le train, l'employé vous annonce la station proche, prend vos bagages dans les filets et vous accompagne à la portière.
    ... (A Tokyo) nos courses hâtives nous conduisaient des parcs Ueno et Asakusa aux parcs Shiba et Hibya, du palais impérial au tombeau de l'empereur défunt, des temples shintoïstes aux temples bouddhistes. Des faubourgs archaïques jusqu'aux grands centres modernisés, à pied, en tram, en taxi, tantôt j'admirais des avenues majestueuses bordées d'érables rouges, des cryptomerias centenaires ou des bambous verts taillés comme un gazon dru, tantôt je contemplais des portiques d'une ligne simple et grandiose ; des alignements de colonnes laquées rouge ou noir. Pendant ce temps, le passé chevauchait de front avec le présent, dans l'alternative de nos questions et de nos réponses, dans l'échange de nos impressions et l'évocation de nos souvenirs.
    Nous songions en souriant à cette heure lointaine où chacun de nous, jeune partant, avait été assigné par le choix de nos directeurs à un champ d'apostolat qui parfois lui semblait correspondre moins que tel autre à ses goûts, à ses aptitudes, à son enthousiasme... La ferveur d'une jeunesse éprise des attraits de la brousse, du risque et de l'aventure, orientait ses préférences vers les tribus sauvages, le barbare Thibet, la Chine sanglante. L'Indochine, les Indes, la Malaisie, pays favorisés par une ère de paix, d'ordre et de liberté propices au développement de populeuses et florissantes chrétientés, le Japon surtout, noeud vital des problèmes asiatiques, suscitaient un peu moins d'émulation conquérante.
    De l'avis de mon confrère, le Japon méritait, en ce début du XXe siècle, un effort missionnaire plus intense qu'aucun autre champ d'apostolat asiatique et même mondial. Sans rompre avec son passé, tout en évoluant vers un plus grand avenir, ce peuple cherchait sa voie, laborieux, entreprenant, épris d'idéal, riche des ressources d'une culture comparable à celle de Rome et d'Athènes, unissant, comme l'âme antique, le culte de la force et celui de la beauté.
    Peuple par ailleurs spiritualiste et religieux, fidèle à sa tradition, à ses légendes, fier de ses temples, déifiant son empereur, uni dans l'étroit contact des morts et des vivants, il ne semblait point pour autant réfractaire aux révélations de l'Evangile. Maints exemples prouvaient le contraire, illustrant la beauté de certaines âmes conquises et conduites très haut, en peu de temps, dans la pleine possession d'une vertu étonnante et d'un parfait renoncement.
    ... J'écoutais beaucoup plus que je ne parlais, heureux de surprendre, dans l'intonation de la voix, dans une pause, dans un silence, l'émotion secrète de mon confrère, au récit de quelques-unes de ses conversions et des consolations d'un apostolat fructueux. Il me dépeignait ces âmes d'enfants, d'adolescents, de jeunes filles, d'adultes, de vieillards, ramenées du paganisme et entrant rapidement dans la perfection d'une vie pleinement surnaturelle. Les uns mouraient le sourire aux lèvres, ne sachant comment témoigner leur reconnaissance à leur bienfaiteur, ou mieux encore, la manifestant comme tel ou tel d'entre eux, par une explosion de remerciements à leur entourage, pour l'inviter à suivre le même chemin et à les rejoindre au ciel dont ils franchissaient le seuil joyeusement.
    Qu'elle était donc belle, délicate et généreuse, cette âme japonaise, une fois initiée aux mystères et aux sublimités de la foi! Mais pourquoi, jusqu'à ce jour, un effort si modeste de conquête, pour tenter de conduire tout entier à la lumière ce peuple dont l'infinie minorité peut encore être seule atteinte par les trop rares pionniers de l'Evangile? Et je percevais, chez mon confrère, une profonde tristesse, car depuis bientôt vingt ans qu'il dépensait toutes ses énergies dans ce diocèse aux 15 millions d'habitants, une demi-douzaine seulement de jeunes missionnaires, venus de France, composaient tous les effectifs de la relève, alors que dans le même temps il en était disparu le double, emportés par l'âge et la maladie... Partout je devais entendre, au cours de mes randonnées en Asie, ce même cri de détresse, devant la disproportion des masses humaines à conquérir et les faibles moyens utilisés jusqu'à ce jour.
    ..Le 12 octobre vers midi, escortés d'un vol d'avions venus saluer notre appareillage, nous reprenions la haute mer sous un vent de plus en plus violent. Une nuit entière les vagues heurtaient la coque avec la violence de coups de massue, balayaient le pont avec le bruit d'un torrent qui déferle. Bercé dans sa couchette, mollement soulevé au rythme profond du roulis et du tangage, on tentait vainement de s'endormir.
    Le lendemain, aux premières heures du jour, le calme régnait lors du mouillage, en face de Yamada avec ses fameux temples d'Ise que visitent chaque année près d'un million de pèlerins. Construits en bois fin, sans laque ni vernis, entourés d'enceintes de pieux et reconstruits tous les vingt ans dans le pur style shinto, leur antiquité et la majesté des divinités auxquelles ils sont dédiés les rendent particulièrement sacrés au peuple japonais... Quinze journées allaient se dérouler dans la succession des sites et des mouillages de la Mer Intérieure.
    Quel charme que celui d'une navigation en toute quiétude sur le bleu profond des eaux tranquilles bornées d'horizons limités. Joyau unique au monde que cette Mer Intérieure qui s'étend, le long de la côte sud-ouest du Japon, depuis Osaka jusqu'à Moji, sur une distance de 250 milles, parsemée d'îles de toutes grandeurs, les unes couvertes de verdure luxuriante, d'autres rocheuses et arides, celles-ci au relief adouci, celles-là se dressant à pic, menaçantes et sévères, déchiquetées à force d'avoir été battues par les vents et rongées par les flots. Des terrasses admirablement cultivées s'étagent, par endroits, du rivage jusqu'aux sommets ; de nombreuses dentelures de la côte forment des promontoires étranges, et la mer enfin s'anime du va et vient des embarcations de toute forme et de toute couleur, jonques marchandes aux voiles carrées, sampans de pêche à la voile unique que suivent, sur l'eau, les souples reflets de leur voilure.

    Auguste FLACHERE, Missionnaire du Setchoan (Chine), ancien aumônier d l'escadre française d'Extrême-Orient.
    1940/85-90
    85-90
    Japon
    1940
    Aucune image