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A Kirin en 1861

A Kirin en 1861
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    A Kirin en 1861

    Vers la fin de l'année 1861 arrivaient à Kirin deux missionnaires, les PP. Venault (1) et Franclet (2). Leur dessein était de se rendre, par la voie fluviale, chez les peuplades tartares du cours inférieur de l'Amour et du Sungari, par lesquelles le P. de la Brunière avait été massacré quinze ans auparavant. Le P. Venault, à l'occasion de ce meurtre, avait déjà fait en 1850 dans ces parages une tentative demeurée infructueuse ; mais sans se décourager, il voulait de nouveau essayer, avec un compagnon aussi intrépide que lui, d'aller porter la foi dans ces régions inhospitalières.
    Partis de Siaopakiatse, les deux missionnaires arrivèrent d'abord à Kouantchengtse. A propos de cette ville, le P. Franclet, dans sa relation, note que les rues principales, longues, larges, à peu près droites et bordées de riches boutiques, offriraient un bel aspect si elles n'étaient toujours revêtues ou d'une boue gluante ou d'une insupportable poussière.
    Les missionnaires d'aujourd'hui ont presque tous connu ce Kouantchengtse-là, dont il reste encore quelques vestiges, chaque jour moins nombreux ; mais que diraient nos anciens s'il leur était donné de rouler en auto dans les rues macadamisées de la nouvelle capitale ? (4)
    Les PP. Venault et Franclet, après avoir franchi la « Barrière des Pieux », visitèrent une petite chrétienté qui se trouvait sur les bords de l'Ilmoun et, le 29 avril, ils arrivaient à Kirin. Voici la description que le P. Franclet nous fait de cette ville.
    « Ghirin, appelée par les Chinois Tchouantchong (la Place des Barques), est, après Moukden, la ville la plus importante au-delà de la Grande Muraille : c'est la capitale de la Mandchourie proprement dite. Cachée au milieu des montagnes qui l'entourent, elle s'étend en demi-cercle sur la rive gauche du Sungari. Comme toutes les cités tartares, elle n'a aucune fortification ; les rues principales et les quais les plus fréquentés sont entièrement pavés en bois ; les clôtures des maisons, des cours et des jardins sont généralement des cloisons de planches. Les abords de la ville et de la vivière sont encombrés de radeaux ou dépôts de bois de charpente et de chauffage, qui attendent les glaces de l'hiver pour être expédiés au loin vers la Mongolie et le Leaotong.

    1. Charles VENAULT (1806-1884), du diocèse de Poitiers, missionnaire de Mandchourie en 1842.
    2. Jean Bapte FRANCLET (1822-1907), du diocèse de Reims, missionnaire de Mandchourie en 1848.
    3. Maxime BRULLEY DE LA BRUNIÈRE (1816-1846), du diocèse de Versailles, missionnaire de Mandchourie en 1841, massacré dans l'île de Waite (Sibérie) par le sauvages Kilimis.
    4. Kouantchengtse ou Tchangtchoun est devenu Hsinking, la capitale du Manchukuo.

    » En parcourant ces longues et tortueuses rues planchéiées, qui retentissaient sous les sabots de nos chevaux, nous fûmes pris pour je ne sais quels personnages extraordinaires, et bientôt la multitude des curieux, croissant à mesure que le bruit de notre arrivée se propageait, remplit tumultueusement la rue, la cour et même les chambres de l'auberge où nous étions descendus. Cet établissement, fort modeste, appartenait à un mandarin et était tenu par ses gens. On nous demanda nos noms, que je donnai en français et en chinois. A cette nouvelle de missionnaires venus du grand royaume de France, on n'en avait pas vu depuis le passage d'un Père Jésuite qui, un siècle auparavant, avait accompagné l'empereur Kienlong dans une promenade en Tartarie, l'affluence devint encore plus grande, se ruant à notre porte, brisant le papier de nos fenêtres ; en un mot, un tohu-bohu indescriptible. Le maître d'hôtel, aussi peu enchanté que nous de tant de visiteurs, s'en plaignit à nous-mêmes et nous pria d'aviser au moyen de rétablir dans sa maison la tranquillité qu'il ne pouvait plus y maintenir. Je lui répondis que je ne voyais pas d'autre remède que d'envoyer avec lui mon catéchiste au mandarin pour réclamer sa protection. Le Préfet de Police fit droit à notre requête et dépêcha un peloton de soldats qui, armés de verges, montèrent la garde à notre porte durant notre séjour à Ghirin.
    » La consigne cependant ne fut pas tellement sévère que les preux mandchous du piquet, tour à tour de planton, ne se permissent de laisser entrer leurs parents, amis et connaissances, de sorte que nous ne nous aperçûmes nullement que notre chambre fût moins assaillie ni moins encombrée ; seulement, dans le ton et les manières des visiteurs, il y avait autant de politesse qu'il y en avait peu auparavant dans le turbulent pêle-mêle de la foule.
    » Toutes les classes de la société, également ardentes de curiosité, nous rendirent visite. Je profitai de la circonstance pour leur parler de notre sainte religion et distribuer des livres aux lettrés. La nouveauté fit tout écouter et tout recevoir, mais ce fut là le seul résultat de mes efforts, car les conversions sont difficiles à des gens qui aiment les honneurs et les plaisirs, les globules et les sapèques, et même la ruineuse fumée de l'opium, plus que leur âme et les biens éternels ».
    Les deux missionnaires achetèrent pour 50.000 sapèques (1.000 fr. d'alors) la seule barque qui se trouvât à vendre dans le port. « Ce petit bateau, continue le P. Franclet, de 38 pieds de longueur sur 8 de largeur et 4 de profondeur, était déjà vieux et en réparation sur le chantier ; tandis qu'on le radoubait, nous retournâmes passer les fêtes de la Pentecôte à 30 lieues de là, dans la chapelle mongole de Pakiatse.
    » Après plusieurs jours d'un voyage difficile, nous retrouvâmes la capitale mandchoue (Ghirin) aussi malpropre que la première fois ; un seul changement s'était opéré, c'était dans le moral de ses habitants, qui, loin d'accourir à l'envi pour nous voir, ne voulurent nulle part nous recevoir dans leurs maisons. Etait-ce par ordre des autorités, toujours soupçonneuses ? Je l'ignore ; toujours est-il que j'allai vainement frapper à la porte de plusieurs auberges : une seule s'ouvrit, celle d'un estaminet d'opium ; mais il me suffit de m'asseoir un instant dans ce dégoûtant taudis pour préférer coucher dehors à la belle étoile. La petite cale de notre barque et la tente que nous dressâmes sur la berge nous offrirent un plus tranquille abri.

    » La nouveauté d'un tel campement, au bas du quai le plus fréquenté d'une grande ville, attira les curieux qui, pouvant nous regarder à leur aise et sans crainte de se compromettre, vinrent chaque jour plus nombreux et, tandis que sous ma tente je traitais de religion avec les lettrés, les lamas et autres, mon zélé confrère, pour être mieux entendu de la foule qui se pressait sur le rivage, la haranguait du bord de notre barque. Pour que ce ministère produise des fruits de salut, nous bénîmes la barque et lui donnâmes le nom de « Bonne Nouvelle », en mandchou Sain-Chisoun, en chinois Fu-in, que nous traçâmes en grands caractères sur un pavillon hissé à son mât, le tout surmonté d'une croix, au pied de laquelle flottaient les trois couleurs françaises. C'est ainsi pavoisée que notre barque déploya sa petite voile à un vent favorable pour descendre le Sungari ».
    L'apostolat trop court des deux missionnaires ne produisit, sans doute, aucun résultat sur la population de Kirin, et la vieille cité mandchoue devait attendre encore plus de 30 années avant que des ouvriers apostoliques pussent venir se fixer définitivement dans ses murs.
    Ce ne fut, en effet, qu'à la fin de 1897 que Mgr Guillon, Vicaire apostolique de la Mandchourie, y conduisit lui-même son coadjuteur, Mgr Lalouyer, qu'il avait sacré quelques jours auparavant. Six mois plus tard, Mgr Lalouyer devenait le premier Vicaire apostolique de la Mandchourie Septentrionale, et Kirin, résidence épiscopale, vit se former peu à peu une chrétienté qui n'a cessé depuis lors de croître en nombre et en ferveur.

    1935/107-109
    107-109
    Chine
    1935
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