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Un Apôtre de Salem 3 (Suite et Fin)

  • Auteur : Mercier
  • Pays : Inde
  • Année : 1933
  • Code : 1933/899-912
  • Page : 899-912

Un Apôtre de Salem

Le Rév. Père Benoît Brisard. (Fin)
La famine de 1816-1878.

Le Gouvernement Anglais navait-il donc rien fait jusquà cette date du 24 août 1877 ? La famine était déclarée depuis septembre de lannée précédente ; pourquoi donc ce retard dans léveil de la charité officielle ? En fait, le Gouvernement se préoccupait depuis longtemps du triste état de choses ; il aidait les affamés, constituait des camps pour eux, mais chaque District civil était chargé de soccuper de ses propres pauvres et le fit aussi longtemps que possible ; ce ne fut que lorsque les autorités des Districts, aidées par les fonds communs du Gouvernement de Madras, se virent malgré cela débordées et absolument impuissantes, que le gouvernement central de lInde sémut de la grandeur croissante du fléau. Le vice-roi vint lui-même se rendre compte sur place de létat des choses et la conséquence en fut cet appel aux générosités de lAngleterre, que Mgr Laouënan mentionnait dans sa circulaire du 24 août 1877.

De là venait le retard dont semble se plaindre un Anglais qui sans doute avait été le témoin de la première année de famine.

La famine de 1876-1878 a été la plus terrible de celles qui ont jamais affligé le sud de lInde. Dans le District de Salem ce fléau fut comme préparé de longue date. Déjà, en effet, en 1873 et en 1874 la mousson du Nord-Est avait totalement fait défaut. En 1875, cette même mousson, après avoir donné quelques pluies au commencement, était complètement nulle au mois de novembre ; en 1876, les deux moussons, celle du Sud-Ouest et du Nord-Est, sur lesquelles le District de Salem compte pour son irrigation et ses cultures, furent absolument insignifiantes. La disette était déjà aiguë au mois doctobre 1876. Les menus grains, qui sétaient vendus ici (pendant les 5 années finissant avec 1874, environ de 37 à 40 livres par roupie (1 livre = 454 grammes), tombèrent à 31 livres au commencement de 1875, puis, pendant la seconde moitié de cette année; à 23 livres, et de janvier à juin 1875 à 20 livres. En juillet ce nétait plus que 18, en octobre 14 et 9 en décembre ; cétait non plus seulement la disette, mais la famine organisée. A une époque, au marché de Yercaud, sur les collines des Shevaroys, les habitants ne purent trouver que deux livres de grains pour une roupie.

Pendant les neuf premiers mois de la famine, les autorités locales du District furent laissées à elles-mêmes, presque sans aide extérieure, pour établir les camps daffamés, les hôpitaux temporaires, les cuisines gratuites. On les laissa trouver les fonds nécessaires à tout cela ; linspection et lorganisation de travaux dutilité publique, tout le fardeau, tout le poids du jour, fut supporté par elles seules.

Cest en septembre 1877 seulement, après que dans le District on eût enregistré 136.914 morts de faim, alors que 307.776 affamés étaient encore nourris gratuitement par les autorités du District, que la visite du vice-roi porta enfin ses fruits. La mousson du Sud-Ouest venait encore de manquer complètement et nul espoir nétait désormais permis de voir le fléau diminuer. Alors seulement donc le Département des Travaux Publics, dont la coopération avait été très restreinte, organisa de nombreux travaux : routes à faire, étangs à creuser, etc., pour donner une occupation payée à de nombreux affamés. Alors un flot pressé dofficiers inspecteurs déferla sur le District.

Des pluies torrentielles vinrent bientôt à tomber, et cest alors que toutes les horreurs des suites de la famine se manifestèrent. La détresse continuant toujours, les maladies épidémiques terrassèrent des multitudes de ces pauvres gens qui avaient trop souffert. Choléra, variole noire, diarrhée, dysenterie, hydropisie et fièvre firent des coupes sombres dans leurs rangs. Dans les hôpitaux des camps de famine, les morts et les mourants étaient tellement serrés quil était impossible denlever les premiers sans marcher sur les autres, on avait du reste de la peine à les distinguer les uns des autres, et dans lair flottait la nauséabonde fumée des bûchers où on brûlait les morts par piles de 24 à la fois.

Les survivants, après avoir tant souffert, restaient à la merci dun refroidissement causé par la chute dune ondée de pluie, ou le souffle du vent froid, et des centaines tombaient pour ne plus se relever. Le ver de Guinée attaquait ces squelettes, et la diminution de leur vitalité, leur sang vicié, étaient la cause dulcères fétides quil était impossible de guérir.

La mousson du Nord-Ouest (mi-octobre à décembre) noya les cultures ; celles-ci ravagées par différentes maladies furent enfin complètement anéanties par les locustes. Dinnombrables vols de sauterelles vinrent par moments supprimer la lumière du jour ; cétait des nuages de plusieurs kilomètres de long et de large.

La mousson du Sud-Ouest en 1878 fut aussi excessive ; le kambu (espèce de millet hâtif) ne réussit pas, les fleurs en ayant été trop lavées par les pluies. Le grain ne se forma même pas ; et des montagnes et des forêts revinrent les jeunes sauterelles en leur uniforme noir et or, en armées innombrables. Les officiers du Gouvernement firent tout ce quils pouvaient pour alléger la détresse des gens, mais ceux-ci avaient perdu tout ressort et nessayèrent même pas de réagir.

Enfin, car tout a une fin, la mousson du Nord-Est de 1878 mit un terme à la famine. Jamais on na vu récolte plus belle que celle qui se fit alors, et les officiers de secours de la famine, exténués par leur écrasante tâche, virent avec soulagement les conditions normales se rétablir par tout le pays.

Quil est attristant ce récit du Gazetteer du District de Salem ! Le narrateur y ajoute un détail typique qui apporte la note gaie. Au fur et à mesure de la progression du fléau la population des prisons augmente beaucoup. En 1877 seulement, il y eut 6688 admissions à la prison centrale de Salem, et 18.913 dans les autres. Les prisons et leurs enclos furent au plein, mais il y eut peu besoin de garder les prisonniers qui se trouvaient là mieux quen dehors de la prison. Des huttes temporaires furent même construites aux abords des prisons pour arriver à les loger tous, le peu de confort que présentèrent ces installations neut même pas dinfluence sur la mortalité parmi ces heureux ; la mortalité ne dépassa pas la normale.

Que devenaient nos missionnaires pendant ce temps ? Nous avons vu que le Père Ménuel, un des premiers assistants du Père Brisard avait dû quitter Salem à cause de lexcès de fatigue ; la même année 1877, il mourait à Tanjore, ayant à peine 3 ans de mission. (Nécrologe. Page 216. Louis-Victor-Arsène-Alexandre Ménuel, du diocèse de Langres ).

Le P. Brisard continuait à se dépenser, non plus seulement comme missionnaire, mais comme membre du Comité de secours du District de Salem. Il put ainsi trouver une aide plus grande. Le grand évêque de Pondichéry faisait aussi tout son possible, et si les fonds de la mission étaient toujours près de zéro, lencouragement quil donnait réconfortait les ouvriers qui se trouvaient à la peine.

On voit la sollicitude de Mgr Laouënan se manifester dans sa lettre circulaire du 22 octobre 1877.

Messieurs et très chers confrères,

Des lettres, que javais reçues de Madras, me donnaient lieu despérer que le Comité général de la famine renouvellerait le Grant (secours) quil mavait accordé pour être distribué entre vous, pour le soulagement de vos pauvres si nombreux et si dignes de compassion. En conséquence, je lui adressai, la semaine dernière, une lettre dans laquelle, après avoir rendu compte de la manière dont javais réparti le premier Grant, je le priais de men accorder un nouveau.

Mais mon espérance a été déçue ; voici la réponse que jai reçue : Le Comité exécutif a lu avec intérêt votre lettre du 16 du courant.

Comme il y a des Comités locaux dans tous les Districts (Collectorats) où travaillent vos prêtres, le Comité exécutif sera bien aise que vous les renvoyiez à ces Comités. Nos opérations sont à présent très étendues, et comme il est nécessaire quil ne surgisse aucune confusion entre ces Comités et les agences, nous renvoyons toutes les demandes aux comités locaux, dans les Districts où il y en a de formés. Or, il y en a maintenant dans les Districts du South-Arcot, de Salem, du North-Arcot, de Chingleputh (sic) et de Trichinopoly.

Je regrette bien vivement pour vous, bien chers confrères, et pour vos pauvres la décision prise par le Comité général, dautant plus que nos propres ressources sont épuisées. Mais nous ne pouvons que nous y soumettre et y conformer notre conduite.

Je vous invite donc à vous adresser désormais aux Comités locaux des Districts dans lesquels vous vous trouvez. De mon côté, je vais envoyer à chacun deux une pétition en votre faveur et prier les confrères qui résident dans les chefs-lieux de vous accorder toute lassistance et lappui possibles.

Agissez aussi par vous-mêmes, bien chers confrères, et népargnez aucune peine pour obtenir les secours dont vos pauvres ont si grand besoin.

Que le Bon Dieu daigne faire réussir vos démarches et vous accorder ses bénédictions.

Votre bien affectionné
FR. LAOUËNAN.
Pondichéry, le 22 octobre 1877. Ev., Vic. Ap..

Le travail des conversions continuait, un peu ralenti sans doute, car le chiffre des catéchumènes valides, baptisés après instruction plus ou moins longue, a diminué. On en avait compté jusquà 705 en avril ; en septembre, il nest plus que de 196 ; en octobre, il sera moindre encore : 144. Il y avait à cela deux raisons.

La mort avait déjà fauché le plus grand nombre de ses victimes parmi les pauvres : parmi ceux qui survivaient beaucoup étaient dans les camps de famine où la charité officielle se faisait un devoir de faire respecter la neutralité. Les missionnaires y avaient accès sans doute, mais ne pouvaient réunir ensemble les affamés désireux de suivre un cours dinstruction. Leurs visites fréquentes devaient seulement leur donner la possibilité de baptiser in articulo mortis beaucoup plus de mourants. Ainsi, au mois de septembre, en plus des 196 baptêmes de personnes valides, le registre des baptêmes ajoute 82 baptêmes in art. mortis, octobre en donne 94, novembre 128.

Une autre raison était la pénurie des secours que pouvait donner la Mission de Pondichéry. Une note du P. Brisard en fin de septembre semble lindiquer :
Sur 1300 roupies reçues, baptisé grands 432 = 1296 roupies ; petits 176 = 352 roupies ; total 1648. o.o., au tarif de Pondy.
Ce tarif en effet ne pouvait être quun minimum, la somme de trois roupies ne pouvait être quinsuffisante par suite de la cherté des vivres.

Nous avons déjà vu dans le récit du Gazetteer anglais leffrayante mortalité qui ravagea le District civil de Salem. Après avoir enregistré pour le mois de février 1878, 120 baptêmes de catéchumènes et 389 baptêmes in articulo mortis, le P. Brisard, à la date du 1er mars résume ainsi son compte rendu pour les six mois écoulés depuis le premier septembre :
Baptêmes : au-dessus 8 ans = 1172 ; au-dessous 8 ans = 388 ; total 1560 baptêmes donnés à léglise. En plus, baptêmes dadultes in articulo mortis : 820. Enfants ondoyés en danger de mort 4721, pendant la même époque.

Et il ajoute : famine continue encore nombreuses victimes ; menus grains, à peine un huitième de moisson. Riz, à peine demi-moisson famine commencée en 7bre 1876 ! Dans la classe malheureuse des campagnes, environ trois-quarts des enfants morts : parmi nos néophytes petits et grands, environ 1400 de morts ; parmi les anciens chrétiens beaucoup de morts aussi.

Ce que devait être la vie de nos pauvres missionnaires alors, une lettre du P. Brisard au Père Ambrose, prêtre indigène à Périavalarséri nous en donne une idée suffisante :

Salem, 12, 6, 1878.
Bien cher Père,

Pas de nouvelles de vous depuis bien longtemps, ni du sud ! Comment allez-vous ? Comment vos Xtiens et le sud ? La famine est-elle connue dans vos quartiers ? enfin, cher Père, tout cela mintéresse toujours et surtout ce qui vous regarde, vous le seul qui mayiez continuellement assisté dans le temps des grandes luttes (ils avaient été voisins, et avaient eu les mêmes difficultés).

Pakkiam Pillay de Prattacudy est venu ici et a vu les effets de notre famine. Elle continue toujours et nous avons même une dure crise en ce moment et qui durera jusquà la moisson. Mais, hélas ! la moisson ! elle est totalement dévorée, anéantie par les insectes et les sauterelles. Les menus grains, kévrou, cambou ont été anéantis et en graine en terre, et en germe ; il ny a que le solam (sorgho) qui ait échappé, mais il ny en a que fort peu de semé dans le pays. Les semis ont été dévorés partout ; donc la famine doit encore continuer longtemps.

Nos comités sont vers leur fin et les malheureux vont être entièrement abandonnés. Les Anglais, effrayés à la vue dune nouvelle crise ont télégraphié en Australie et la réponse a annoncé 10.700 livres sterling ; en sera-t-il ainsi ailleurs ? Notre Comité de Salem ma beaucoup secouru. La mortalité qui a eu lieu jusquici est incalculable ; parmi les enfants au-dessous de dix ans, je crois que les trois-quarts sont morts parmi les gens pauvres des campagnes. Je crois quil y a plus dhommes que de femmes qui ont succombé à la famine. Aussi, en ce moment, nous avons beaucoup plus de femmes que dhommes à étudier et presque pas denfants.

Les païens disent que ce sont les âmes des morts qui reviennent en insectes et en sauterelles. Belles pluies pourtant à Salem.

Nous avons toujours grandes foules détudiants : beaucoup de tamoujaires (gens de caste honorée) ; mais ne pouvant pas dépasser nos moyens, jen renvoie chaque jour des foules. Jen ai renvoyé jusquà 100 en un seul jour, après en avoir reçu 40. Un autre jour jen ai renvoyé 50 et ainsi chaque jour plus ou moins.

30 à 40 malades gisent dans tous les coins de notre enclos, sans nuls moyens, ni pouvoir pour travailler ; des foules nous accablent jour et nuit ; des cris de tous côtés ; impossible de sortir sans être arrêté à chaque pas : des secours à donner, des tisserands à aider, des maisons à réparer ; hélas ! mais toutes sont démolies ou en désordre. Cependant je tâche dacheter un lieu pour église en chaque village de néophytes.

Au 28 mai, jai fait le relevé dans mes comptes ; ils étaient :
Catéchumènes : 197 ; malades invalides : 46.
Du 1er 7bre 1876 : famine : Baptêmes à léglise 4.716 (gens valides)
grands ondoyés in art. mortis 1.284
enfants 7.286

soit païens total : 13.286.

Vous voyez, cher Père, que la moisson des âmes est belle si celle des champs est mauvaise ou nulle.

Priez, s. v. p., pour mon pauvre peuple et pour votre ami.
Environ 1600 néophytes, petits et grands sont morts ! Mes amitiés au confrère qui est avec vous, S. V. P.
Veuillez me croire toujours, en M. Im.,
Bien cher Père
Votre sincère et dévoué,
B. Brisard.

Cest au 31 août 1878 que nous trouvons pour la dernière fois dans le registre des Baptêmes la signature du P. Brisard : Le total général des Baptêmes pour les deux années de famine, a été, écrit-il, de 17.239, à Salem seulement. La seconde année la emporté sur la première. Le pays est mieux, mais la misère est encore affreuse pour beaucoup. B. Brisard.

Lannée daprès, au 1er septembre 1879, cest le P. Teyssèdre, qui signera le compte rendu :
Total pour lannée, septembre 78 à septembre 79 :
Baptêmes :
de païens valides grands et petits69
de païens adultes in art. mortis98
denfants in art. mortis..1.145

Jusque vers la fin de 1881 il y aura encore des baptêmes de païens, mais le nombre va en diminuant. Le silence se fait petit à petit sur le champ de bataille.

Il semblerait pourtant quétant donné le nombre des baptisés une grande foule de leurs parents aurait dû aussi venir à la Religion, ne serait-ce quà loccasion des mariages. Il semble que le vieil évêque de Pondichéry, Mgr Laouënan soit pris dinquiétude. Tant de travail, tant de dépenses aussi, tout cela aurait-il été fait en pure perte ? Sans doute beaucoup parmi les baptisés étaient morts et leurs légions avaient fait chanter un hosanna à leurs Anges Gardiens, mais les autres que devenaient-ils ?

Monseigneur Laouënan attire lattention des missionnaires sur ce point noir dans sa lettre circulaire, datée Pondichéry, le 18 octobre 1883, paragraphe 4º.
Il écrit : 4º. autres choses plus graves :
a) Depuis la famine, cest-à-dire depuis lannée 1878-79, le chiffre des baptêmes de païens adultes avec leurs enfants, a été très faible. En 1879-80, il fut pour tout le vicariat, de 727 ; en 1880-81, de 327 ; en 1881-82, de 418 ; lannée dernière, de 494. Vingt-trois confrères nen ont présenté aucun ; les autres, à lexception de sept, se tiennent entre sept et un, et ce dernier chiffre est le plus commun.
b) Pour les enfants de païens baptisés in articulo mortis, quoique le chiffre en soit plus considérable, les comptes rendus offrent quelque chose de plus triste encore ; sur soixante-trois districts ou paroisses que compte le vicariat il ny en a que vingt-trois dans lesquels on soccupe de cette uvre.

Laissez-moi vous dire, Messieurs et bien chers confrères, que ces résultats sont tristes ; bien plus, ils sont honteux pour nous. Notre Vicariat est de toute la Société celui qui compte le plus de missionnaires, et il tient un des derniers rangs parmi tous les autres pour le chiffre des baptêmes.

Ce ne sont pas, cependant, les païens qui manquent, ni le temps qui vous fait défaut, ni les secours quon vous refuse.

Je sais davance quon trouvera des raisons pour expliquer la stérilité de son ministère sous ces rapports. Mais permettez-moi de vous dire que lorsquon est animé du zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes on réussit à cela aussi bien quà autre chose ; et les preuves en sont sous nos yeux. Au reste, je ne demande pas à chacun des succès extraordinaires ; mais je crois devoir insister pour que chacun soccupe sérieusement de ces deux uvres.

Jaime à espérer, je suis sûr que ces observations seront bien accueillies par vous, Messieurs et très chers confrères, et que lan prochain jaurai la consolation et la joie de constater les belles récoltes dâmes de païens et denfants que vous aurez faites.

Agréez, je vous prie, Messieurs et très chers Confrères, lexpression de mes sentiments dévoués et respectueux.

F. M. J. LAOUËNAN.
Ev., Vic. Ap..

A Salem, lexercice 1882-83 donnait 19 baptêmes de païens, celui de 1883-84, en donnera 14.

Les craintes du bon évêque se réalisèrent ; pour le District de Salem, il nest rien resté. Une petite brindille fumera encore, un tout petit noyau de gens de caste sakkili saffaiblira de plus en plus ; en 1909, tout sera fini.

Quelles ont été les causes de ce désastre sans précédent ? Sans chercher à les connaître toutes, je dirai que cest la mort prématurée de lapôtre que fut le P. Brisard, qui en est la principale.

Cest au 31 août 1878 que nous avons trouvé pour la dernière fois sa signature dans le registre des Baptêmes. Epuisé par tant de travaux, dinquiétudes et de soucis, il tombait malade juste au moment où la grande famine touchait à sa fin et il mourait le 30 septembre 1878.

Quil ait été un apôtre, le Mémorial de la Société des Missions-Étrangères consacre ce que nous avons constaté nous-mêmes dans le récit de ses travaux.

Notice Nº 541 : Brisard, Benoît, vint au monde le 26 octobre 1816 à Saint-Hilaire-de-Chaléons (Loire-Inférieure). Il entra minoré au Séminaire des M.-E. le 26 février 1846, fut ordonné prêtre le 29 mai 1847, partit pour Pondichéry le 1er août suivant, et fut placé à Tirouvadi, puis à Vadouguerpatti. En 1851. il acheta une propriété à Kandamangalam, et commença à y bâtir une église et un presbytère, ainsi quà Mikkelpatti. En 1850 (et non en 1845, comme il est dit dans lHistoire des Missions de lInde, vol. III, p. 82), il avait tenté lévangélisation du Colimaley (massif de montagnes très fiévreuses) ; il y fit un nouvel essai en 1854, et construisit une maison à Périacombey ; la fièvre le terrassa, comme tous les missionnaires qui travaillèrent dans cette région insalubre.

Il fut chargé, au commencement de 1856, du district de Cottapaléam, ny resta que quelques mois, et le 7 mai suivant retourna dans le district de Vadouguerpatti, quil gouverna jusquen 1863, sauf pendant une absence en 1862. Son district fut fort éprouvé en 1858, par la sécheresse, puis par les inondations, et en 1859 par les païens de Pullambadi qui brûlèrent le village même de Vadouguerpatti. En 1862 ou 1863, il fit une nouvelle expédition au Colimaley, mais sans meilleur résultat. Mis en 1865 à la tête du district de Pratacoudi, il ramena dans le droit chemin des schismatiques portugais (cest-à-dire des chrétiens qui avaient été de la juridiction de Goa), et publia quelques opuscules pour éclairer ses chrétiens sur le protestantisme.

Le 17 août 1869, il fut nommé à Salem ; il y était encore en 1876, lors de la grande famine. Il fit partie du Comité pour le soulagement des affamés, et sen montra un des membres les plus actifs. Au milieu de ce tourbillon de misères, de maladies et de morts, a dit Mgr Laouënan, le cher Père, toujours maître de lui-même, toujours actif, toujours patient et doux, ne restait insensible à aucun besoin, sourd à aucune prière. Le jardin de léglise et son habitation étaient, nuit et jour, remplis de pauvres gens mourant de faim, de catéchumènes qui apprenaient les prières, souvent même de cadavres quon lui apportait pour quil leur donnât la sépulture.

Ses comptes dadministration portent :
Pour lannée 1876-1877,
Baptêmes :
denfants in art. mortis2243
dadultes avec leurs enfants 2830

Pour lannée 1877-1878,
Baptêmes :
denfants in art. mortis.7260
dadultes avec leurs enfants5597

Tombé malade, il se rendit à Madras et y mourut le 30 septembre 1878, après une carrière apostolique véritablement bien remplie.

Le Bon Dieu avait couronné ce bon ouvrier ; il ne serait plus là, lui, pour suivre, pour former ceux quil avait donnés au Bon Dieu ; mais au moins les auxiliaires que le P. Brisard avaient eus pendant la famine, formés par lui, pourraient continuer son uvre, la développer.

Ces auxiliaires furent au nombre de quatre, les Pères Foltête, Ménuel, Verdier et Poutière.

Le P. Foltête, Marie-Joseph-François-Xavier, ordonné prêtre le 23 septembre 1876, était parti pour Pondichéry le 2 novembre. Un mois après il vient à Salem, il ny reste que jusquen août de lannée 1877 et fut envoyé à Yedapathi qui faisait alors partie de Salem. Il y resta jusquen 1879, et, ayant dans les six années suivantes occupé cinq postes différents, il mourut le 8 mai 1886 à Pondichéry de la fièvre paludéenne. (Notice 1301).

Le P. Ménuel, Louis-Victor-Arsène-Alexandre, partait pour Pondichéry le 2 décembre 1874. Il fut dabord vicaire du P. Brisard à Salem, passa quelque temps à Covilur-Darmaboury, 1875-1876, et à Vadouguerpatti, 1876-1877. Cest de là que Mgr Laouënan lenvoyait assister son ancien curé dans son écrasante besogne, puis en mai 1877, il était envoyé à Tiruvadi. Il y travaillait depuis peu de mois quand il fut atteint du choléra ; il mourut le 29 octobre 1877, à Tanjore (Notice 1231).

Le P. Verdier, Michel-Antoine-Joseph-Jérôme, partait le 15 juillet 1864 pour la mission de Pondichéry. Il demeura pendant plusieurs années professeur au Collège Colonial où il revint après deux années passées en district (1869 à 1871). En 1876, il dirigea le district dAttipakam, passa à Salem au moment de la grande famine et baptisa de nombreux néophytes, puis il prit la direction du district en formation de Nagamarey. Nous le trouvons, en 1881, construisant une chapelle à Shettiapatty ; en 1883 à Viriour ; en 1896, de nouveau à Attipakam. Ce fut son dernier poste. Epuisé par le travail, il alla mourir à Pondichéry le 3 août 1899. (Notice 861 ).

Le P. Poutière, Joseph-Julien-Marie, naquit le 23 mars 1851 à Evron (Mayenne), fit ses études au petit séminaire de Mayenne et au grand séminaire de Laval. Il fut ordonné prêtre dans son diocèse le 22 mai 1875, et nommé le 17 mars de lannée suivante vicaire à Hambers.

Il entra au Séminaire des M.-E. le 20 novembre 1876. Parti pour Pondichéry le 27 décembre 1877, il y arriva au moment où la famine désolait le pays ; il fut envoyé à Salem, et y resta jusquau mois daoût 1878. Rappelé alors à Pondichéry, il y fut professeur au petit séminaire, et, en 1881, assistant-procureur. Atteint de la fièvre typhoïde en août 1881, il mourut le 15 du même mois à Pondichéry. (Notice 1350).

Nous avons vu le P. Foltête envoyé dès 1877 occuper le poste de Yedapathi qui faisait alors partie du district de Salem. Il ny pouvait rester longtemps, sans doute très fatigué, et ne pouvait pas davantage se fixer ailleurs, cinq postes en six ans ! cela le montre assez.

Le pauvre P. Ménuel mourait dès 1877. Le P. Poutière ne sattardait pas dans les districts et devenait professeur. Restait donc le P. Verdier ; lui, il était venu à Salem après treize années dapostolat ; sachant donc la langue du pays, il était jugé capable de former à la vie chrétienne les nouveaux baptisés dont le nombre permettait à Nagamarey la fondation dun district. Hélas ! combien ce Père, ce travailleur eut à souffrir quand il vit peu de temps après tous ces chrétiens apostasier en masse ; ce que fut sa tristesse irritée, la tradition qui nous reste nous en redit lécho. Le Père prédit alors que de Nagamarey il ne resterait bientôt plus rien, que ce village deviendrait bientôt un poisson du Cavéri (grand fleuve) ; ce qui arriva ; le fleuve le balaya tout entier ; les portes de léglise suivant le fil de leau arrivèrent jusquà la chrétienté actuelle de Sadayampalayam (district de Yédapadhy) ; on les utilisa pour la chapelle de ce village.

Les centres où il y avait des vieux chrétiens, Shettiapatty, Yédapadhy, Kalkavéry, Akkravaram, grandirent et devinrent eux-mêmes des districts. Mais de luvre es nouveaux chrétiens, il ne restait rien. Un petit îlot seulement, à Salem même, résista plus longtemps, il disparut lui aussi en 1909.

Le désastre a été constaté, rien ne lexplique ; la mort a enlevé le P. Brisard qui aurait été plus à même de consolider les positions ; sil avait vécu, beaucoup des nouveaux chrétiens auraient fait défaut peut-être, mais il en serait certainement resté un bon nombre, jalons de chrétientés florissantes après une ou deux générations, et de futurs districts ou paroisses. On a cru avoir donné le dernier mot sur la question en répétant ce que jai moi-même entendu dire : Le P. Brisard a baptisé beaucoup, mais ses chrétiens nont pu être formés ; la multitude des affamés ne lui laissait sans doute pas le temps nécessaire à cela ; de plus, beaucoup parmi ces gens se sont présentés plusieurs fois pour le baptême donnant à chaque fois un nom différent pour ne pas être reconnus et profiter de laide du missionnaire. Cela a pu arriver aussi, mais ce nest pas là expliquer toute la question.

Il y a à mon avis autre chose. Notre-Seigneur envoyait ses disciples deux par deux prêcher aux Juifs. Il me semble quil a choisis pour les mettre ensemble ceux dont les qualités se complétaient pour lapostolat. Ainsi de nos jours, au temps du P. Brisard aussi, il en est parmi les missionnaires qui sont excellents comme conquérants ; pour emprunter un terme au dictionnaire de la chasse, ils réussiront plus que dautres à lever le lièvre, à le rabattre vers le chasseur, mais ici, dans la circonstance, ce chasseur sera le missionnaire qui, aimant le travail patient de catéchiste, reconnaissant à son compagnon de lui amener des âmes, sappliquera à organiser le pays conquis, tout en laissant à lautre la gloire légitime davoir amené ces âmes. Cest une vertu peu commune qui sera nécessaire pour accepter le travail de catéchiste, travail plus obscur aux yeux des hommes, mais si consolant devant Dieu. A ce propos, je me rappelle avoir vu dans une notice nécrologique ces paroles attristantes : Le bon Père un tel a eu beaucoup de conversions, mais ses voisins se sont aperçus trop souvent quil leur laissait le soin de former ses baptisés. Cest une boutade sans doute, mais qui explique que les qualités dun ouvrier doivent suppléer à celles bien réelles dun autre pour quils obtiennent à eux deux lagrandissement du royaume de Dieu. Nauraient-ils pas dû être reconnaissants au leveur de lièvres de leur fournir loccasion de former ces âmes à la vie chrétienne ?

Notre-Seigneur envoyait ses disciples deux ensemble. A Salem, cest ce qui a pu manquer ; lorganisateur aurait dû être à côté du conquérant, si les deux qualités ne pouvaient se trouver ensemble chez le même ouvrier ; il aurait donc fallu deux ouvriers, sentendant, se complétant ; lun disparu, lautre aurait continué par la vitesse acquise jusquà ce quun nouvel ouvrier vint reprendre la trame là où elle avait été laissée. Ensemble ils partiraient pour de nouvelles conquêtes, lorganisation marchant de pair avec elles.

Cest le problème qui se posera partout où on voudra défricher pour faire uvre qui dure, donc ici dans le diocèse de Salem, jeune mission de deux ans, où le nombre des chrétiens ne dépasse pas les 21.000, au milieu des deux millions et demi de païens. Cest donc une mission ad Gentes dans toute la force du terme ; (déjà plus dun millier de baptêmes de païens sont venus consoler les efforts).

Dans le district de Salem même, un peu partout on retrouve des descendants danciens baptisés de la grande famine. Sont-ils, seront-ils plus difficiles à convertir que ceux dont les parents nont pas été baptisés ? il ny a quà le voir à lessai. Le jour de la Fête des morts, 2 novembre 1931, je trouvais dans un des cimetières à bénir, bien à part des chrétiens, quelques personnes à lair dépaysé, marrêtant devant elles, je leur demandai qui elles étaient. Nous sommes des païens, me fut-il répondu. Et pourquoi êtes-vous venus ? Nos parents étaient chrétiens et ils sont enterrés ici. Ce fut là la reprise de contact avec un ancien îlot disparu, et depuis, sur les 200 baptêmes de païens obtenus ici depuis un an, cinquante étaient les baptêmes des descendants des convertis de la grande famine.

Je termine ici ma petite étude en demandant à tous une part de prières pour aider le missionnaire dans son labeur, pour que lui et ceux qui ailleurs dans la Mission de Salem sont aux prises avec le même problème, fassent croître le royaume du Maître. Ils ont déjà devant les yeux les exemples de véritables apôtres, du P. Benoît Brisard tout particulièrement. A eux de continuer la lignée : Noblesse oblige.

G. MERCIER,
Missionnaire de Salem.