| Auteur: |
Henri Sy |
| Chapitre: |
5 - Compagnie de commmerce |
| Article: |
8 |
Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy
CH.5 - Compagnie de commmerce
8. Prise de possession du Saint-Louis
M. de Thou, ayant reçu avis que le Saint-Louis était achevé, se rendit de La Haye à Amsterdam pour en prendre possession au nom du Roi. Procès-verbal de la cérémonie en fut dressé :316
«Nous, Messire Jacques-Auguste de Thou, chevalier, comte de Meslay, conseiller du Roi en ses conseils, et ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne près Messieurs les Etat Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas, ayant été averti que la frégate, du port de 300 tonneaux, armée en guerre de 26 pièces de canons de fer, qui a été contruite et bâtie toute à neuf depuis trois mois dans le port de cette ville d’Amsterdam, par les ordres et pour le service de Sa Majesté, était achevée et en état de faire voile vers les côtes de France,
«déclarons que nous nous sommes exprès transportés de La Haye, lieu de notre résidence ordinaire, en cette ville pour prendre possession de ladite frégate au nom de Sa Majesté, comme nous avons fait cette après-diner, nous étant transporté en personne, avec notre suite, sur les 3 heures de relevée, dans ladite frégate étant à l’ancre hors des barrières du port à la portée du mousquet, et là avons, suivant nos ordres, donné le nom de Saint Louis à la frégate, et avons déclaré au maître de navire nommé Henri Jans, qui nous y a reçu et auquel on a fait marché pour conduire ladite frégate au Hâvre de Grâce, et la remettre bien conditionnée dans le bassin royale du hâvre du lieu, que Sa Majesté y avait commis pour capitaine le Sieur de Foissy-Chamesson présent, et avons ensuite commandé au sieur Henri Jans de mettre les lanternes et arborer le pavillon aux armes de France,
«afin qu’un chacun sache que c’est un vaisseau qui appartient au Roi, et qu’on lui rende le respect qui a accoutumé d’être porté aux vaisseaux de guerre du Roi qui sont dans les ports de ses amis et alliés, comme sont Messieurs les Etats Généraux des Provinces-Unies.317 Duquel présent acte signé de notre main et scellé du cachet de nos armes, nous avons fait donner copie authentique à Messieurs les Bourgmestres Régents de la ville, au sieur de Foissy-Chamesson et au dit Henri Jans, pour servir ce que de raison. Fait à Amsterdam, ce dimanche dernier octobre mil six cent soixante
Jacques-Auguste de Thou »
Les autorités hollandaises ne pourraient désormais ignorer que le Saint-Louis était un bâtiment de la marine française. Les bourgmestres d’Amsterdam ne firent aucune difficulté pour «donner main-levée d’une espèce d’arrêt qui avait été fait de leur part par un messager de leur ville». Mais l’autorisation de quitter le port, et l’octroi de sauf-conduits pour les 10 ou 12 matelots hollandais de l’équipage relevaient du Collège de l’Amirauté. L’ambassadeur avait pris à Amsterdam des informations auprès de quelques-uns des directeurs de la Compagnie des Indes orientales. Ceux-ci avaient déclaré «que le vaisseau étant français, avoué et autorisé de Sa Majesté, il pouvait aborder en toute sécurité dans tous les ports de leur obéissance», mais ils objectèrent que les quelques hollandais embarqués «pourraient être des marchands mal contents de la Compagnie qui voudraient apporter préjudice à leur commerce.»318
D’autre part, avant même de savoir à qui appartenait le navire, les officiers du Collège de l’Amirauté d’Amsterdam, voyant «ce vaisseau chargé d’une très grande quantité de vivres et de munitions, même de tonneaux garnis de cercles de fer et d’autres choses nécessaires pour un voyage de long cours et pour la guerre,» avaient délibéré «s’il ne serait pas à propos de s’en saisir et de l’arrêter, devant qu’il pût entrer en mer, afin de pouvoir s’informer exactement quel pouvait être le but d’un équipage de cette nature.» Quand ils virent «le pavillon de France sur le grand mât et sur la poupe» et qu’ils eurent en mains le procès-verbal de prise de possession, considérant que le vaisseau pourrait «troubler leur commerce en des mers éloignées, avec commission portugaise, de concert et avec l’intelligence de quelques Français qui n’en ont que trop souvent usé de la sorte, et dont les exemples ne sont que trop présents et trop sensibles à la mémoire», ils décidèrent, le 2 novembre, que le vaisseau serait «saisi et arrêté jusqu’à plus ample information».
Le même jour, le secrétaire de l’ambassadeur, accompagné de Philippe de Chamesson, se présenta chez le président du Collège de l’Amirauté, requérant qu’il fût donné main-levée du navire, et offrant de payer les droits dûs à l’Etat pour les vivres, munitions et marchandises embarqués.Le Collège s’étant de nouveau réuni le lendemain, décida de déférer toute l’affaire aux États Généraux de La Haye.319
Ce même jour, 3 novembre, M. de Thou, de retour à La Haye, priait et requérait Messieurs les États généraux «de lui vouloir accorder le passeport ou licence particulière qui est nécessaire et accoutumée pour la sortie dudit vaisseau, en l’état qu’il est au port d’Amsterdam et pour son passage au Texel, afin qu’il soit traité en ces deux lieux selon la dignité requise, et qu’il ne lui soit fait aucun empêchement, mais tout le bon traitement et honneur en tel cas accoutumé.»320 Les États Généraux firent savoir à M. de Thou qu’ayant écrit à ce sujet au Collège de l’Amirauté d’Amsterdam, ils attendraient la réponse avant de rien décider.
Mis en présence de ces atermoiements, l’ambassadeur s’impatienta, et le ton de sa lettre du 16 novembre s’en ressent : «il ne peut juger autre chose de cette procédure, sinon que l’on a envie de traîner l’affaire en longueur pour des raisons qui lui sont inconnues, mais que par cette longueur qui ne peut être qu’affectée, il ne se peut que la Majesté du Roi son maître n’en demeure blessée et offensée, étant une chose bien extraordinaire et inouie que le Roi son maître, l’ancien ami et allié de leur Etat, soit de pire condition que le moindre particulier de quelque nation qu’il soit, non ennemie déclarée, qui a toute liberté de disposer des vaisseaux qu’il fait bâtir ou acheter dans leurs ports»...
«il ne peut se dispenser de leur déclarer et protester que si, par ce retardement il arrivait par les glaces ou autrement quelque accident dans leurs ports d’Amsterdam ou du Texel, Leurs Seigneuries en seront et demeureront garants et responsables à Sa Majesté, comme aussi des dommages et intérêts que pourraient prétendre le maître du navire et ceux de son équipage qui ont été loués et auxquels on a avancé la moitié de l’argent dont on est convenu avec eux pour conduire ledit vaisseau au Hâvre de Grâce.»321
Deux semaines se passent sans qu’une solution intervienne. Enfin, le 1er décembre, après lecture faite à l’assemblée des États Généraux «d’un certain dernier mémoire présenté par Monsieur l’Ambassadeur de France, tendant à ce que l’on permette que le navire du Roi très Chrétien nommé Saint-Louis puisse partir du port d’Amsterdam pour aller au Hâvre de Grâce simplement et sans réserve et sans aucune caution préalable», la décision antérieurement prise est maintenue, savoir:
«Il sera permis à ceux de ce pays qui ont déjà pris service de conduire le même navire jusqu’au Hâvre de Grâce, en donnant caution au contentement du Collège de l’Amirauté d’Amsterdam; qu’ayant conduit le navire dans le Hâvre de Grâce, ils ne le conduiront pas plus avant».322
Cependant le Saint-Louis était toujours retenu en rade d’Amsterdam, sous la surveillance de l’Amirauté qui y avait fait placer une garde de soldats. Une première fois, emporté par un fort coup de vent, jusqu’à un demi-mille dans le canal, il en fut ramené et amarré près des barrières du port, contre lesquelles il fut, les câbles ayant été rompus à la suite d’une nouvelle tempête, projeté avec violence, et alla s’échouer dans la vase, d’où les gens de l’Amirauté le retirèrent. Pour se disculper, l’Amirauté prétendra plus tard que cette série d’accidents était imputable à l’impéritie de l’équipage, et que sans l’intervention de ses gens, les avaries eussent été bien plus graves.323
La frégate dut quitter, vers le 10 décembre, le port d’Amsterdam se dirigeant au Nord en remontant le Zuiderzée et attendre un vent favorable pour franchir la passe du Texel. À une demande de la duchesse d’Aiguillon «touchant le destin et la fortune du vaisseau», M. de Thou répondait le 15 décembre : «il doit être présentement au Texel et peut-être il est sur la route du Hâvre.» À cette date, l’ambassadeur, qui avait obtenu la main-levée de l’embargo, n’avait toutefois pas reçu satisfaction au sujet des passeports et lettres de recommandation que, par ordre du comte de Brienne, il avait une fois de plus sollicités.324
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