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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 3 - Vicaires apostoliques
Article: 5

Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

Ch. 3. Vicaires apostoliques

5. Laurent de Brisacier et
«L’intrigue romaine de la Compagnie du Saint-Sacrement»

Le groupe des délégués mandatés par l’Aa de la rue Saint-Dominique était-il nombreux ? Les annalistes contemporains sont là-dessus assez imprécis. «Quelques-uns d’iceux partirent de Paris comme pèlerins pour aller à Rome.»175 «Trois ou quatre de cette maison et union partirent de Paris pour aller à Rome».176 - St Vincent de Paul parlera de «cinq ou six prêtres français partis à Rome pour se jeter aux pieds du pape»177. «Ces ecclésiastiques au nombre de cinq», écrira Jacques de Bourges en 1666.178 Vachet dira : «six de l’Assemblée.» Le nombre de cinq doit être seul retenu. Il est confirmé par une lettre de Cotolendi179 disant qu’à leur retour de Rome, quatre des Bons Amis sont venus le voir à Aix-en-Provence. Or on sait que Pallu était resté seul à Rome.

Un sixième pèlerin, Lambert de la Motte, ira rejoindre Pallu à Rome en novembre 1657. L’imprécison n’est pas moindre en ce qui concerne le nom des voyageurs, et l’on ne peut citer avec assurance que ceux de Vincent de Meur et Pallu. - Le «Mémoire de l’origine» nomme Pallu et Fermanel. Ce dernier entré au séminaire de St Sulpice le 7 octobre 1655, en est sorti le 15 octobre 1658; rien n’autorise à penser qu’il ait interrompu pendant plus d’un an le cours de ses études. Launay a énuméré : MM. de Meur, Méliand et quelques autres, se basant sans doute sur le fait que Méliand figure en tête de la supplique à la Propagande.

Georges Goyau s’est fait l’écho des déductions d’un article de Croulbois180 pour y ajouter le nom de Laurent de Brisacier, doyen du chapitre de Saint-Sauveur de Blois, abbé de Sainte-Marie de Flabémont, aumônier de Louis XIII dès 1634, précepteur pendant quelques mois du jeune Louis XIV181. Son expérience des affaires eût été certes fort utile s’il se fût trouvé à Rome en 1657, mais l’hypothèse de son intervention repose sur une erreur de dates, comme on le verra bientôt.182

L’exposé de l’aventure de Laurent de Brisacier pourra sembler une digression; il aura du moins pour résultat de montrer avec quelle circonspection la Compagnie du Saint-Sacrement cherche des appuis près de la cour romaine. Voici le résumé de ce que Croulbois appelle «L’Intrigue Romaine de la Compagnie du Saint-Sacrement» : L’auteur rapporte qu’en 1631 la Compagnie du Saint-Sacrement essaya d’obtenir une approbation du Saint-Siège. Elle ne réussit qu’à recueillir une concession d’indulgences. Pendant sa nonciature à Paris (1644-1656), Mgr Bagni s’était montré favorable à la Compagnie. Retourné à Rome et créé cardinal en 1657, on crut qu’il favoriserait une nouvelle tentative.

Laurent de Brisacier, toujours aux dires de Croulbois, était alors à Rome; il avait accompagné Vincent de Meur et les autres ecclésiastiques allant solliciter l’envoi de Vicaires Apostoliques en Asie. Ayant sondé le terrain, il crut à la possibilité d’y fonder une Compagnie et en écrivit à Duplessis-Montbard le 30 juin et le 7 juillet 1657. Duplessis soumit la demande dans l’assemblée du 31 juillet. Grand émoi à cause des indiscrétions possibles. Sur les instances de Duplessis, on lui accorda la permission d’agir, mais sous sa responsabilité personnelle et sans engager la Compagnie. Il écrivit donc une première lettre à Laurent de Brisacier le 1er août 1657, une seconde plus explicite le 2 août, une troisième le 7 août : il faut présenter le projet d’une Compagnie comme une idée générale, sans rien révéler de ce qui existe déjà.

Mais le cardinal Bagni se récusa et de Brisacier revint en France. En 1659, il fut de nouveau envoyé à Rome, cette fois avec une mission du Roi, pour accomplir un voeu fait par la reine Anne d’Autriche pendant la maladie de Louis XIV. Il alla à Notre-Dame de Lorette le 25 août, revint à Rome d’où il écrivit le 1er septembre à Duplessis. Celui-ci répondit le 1er octobre, recommandant plus que jamais la prudence. «Surtout, bruslez tous ces mémoires» - là où est le mot Saint-Sacrement mettez seulement deux «S» et où il y a «s’assemblent le jeudy» mettez : «s’assemblent ung jour de la sepmaine.»

Le 27 octobre, nouvelle lettre presque découragée; puis, le 6 janvier 1660, Duplessis demande à son correspondant de mettre bien les choses au point, surtout de ne pas laisser croire que la Compagnie puisse porter ombrage à la S.C. de la Propagande : «Nous ne sommes ny congrégation, ny société, ny compagnie cogneüe, mais des particuliers liez en charité et désireux du salut des ames, qui n’avons rien de plus en considération que la soubmission et l’obeissance au Saint-Siège, et de respecter toutes les conduittes de la Sacrée Congrégation de Propaganda Fide, que tous nos soings vont à faire de petites collectes pour les respandre aux ouvriers que Dieu a establis dans les Missions.» La dernière lettre de Duplessis à de Brisacier est du 13 février 1660, empreinte de résignation : «il vault mieux laisser aller les choses dans le courant de la Providence et y agir purement passivement, que s’engager trop avant.»

Quel crédit convient-il d’accorder à cet exposé de l’intrigue romaine ? Il n’est pas douteux que la Compagnie, surtout Duplessis-Montbard qui en était le Supérieur en 1659, suivit de près les négociations de Laurent de Brisacier, mais il faut noter que toute l’argumentation de Croulbois repose sur six lettres de Duplessis, dont les originaux sont conservés aux Archives des Missions-Étrangères.

1/. 1er août 1659 Arch. M.E. vol.114 p.323
2/. 2-7 août 1659 Arch. M.E. vol.114 p.330
3/. 1er oct. 1659 Arch. M.E. vol.114 p.354
4/. 27 oct. 1659 Arch. M.E. vol.114 p.370
5/. 6 janv. 1660 Arch. M.E. vol.115, p. 1
6/. 13 févr. 1660 Arch. M.E. vol.115 p. 9

Croulbois (ou le copiste chargé de la transcription des lettres) a mal lu la date des deux premières, et pour légitimer l’interruption entre celle qu’il situe au 7 août 1657 et la suivante du 1er octobre 1659, n’a rien imaginé de mieux que de supposer deux voyages de Laurent de Brisacier à Rome. En réalité, il n’y est allé qu’en 1659. Ceci est confirmé par les Annales de Voyer d’Argenson. Dans les assemblées tenues en 1657, il n’est nullement question d’établir une compagnie à Rome. En 1659, au contraire, le projet est mis plusieurs fois à l’ordre du jour, et, chose assez inattendue, l’initiative en reviendrait au cardinal Bagni lui-même.

Parcourons les Annales. Il y est dit au mois de juin : «En ce même temps, M. de Bagni fut fait cardinal183 et, se ressouvenant avec estime de la Compagnie de Paris, désira d’en établir une pareille dans Rome. Il en écrivit à ses amis particuliers qui, de la part de la Compagnie, firent une réponse fort civile. Mais par la raison de prudence, on ne jugea pas qu’il fût à propos d’exécuter ce dessein avec la participation de la Compagnie.»184

«Le 31e de juillet, on parla tout de nouveau de l’établissement d’une Compagnie à Rome. Mais l’affaire fut encore remise à une plus ample délibération; elle se fit enfin avec soin, et le 7e d’août, il fut arrêté qu’on retrancheroit des statuts tout ce qui pouvoit manifester la Compagnie de France, qu’on les traduiroit en latin afin qu’il n’y restât aucune marque de français et qu’on ne pût soupçonner que l’idée en venoit de Paris, et de dresser ces status en sorte qu’ils ne parussent que comme le projet d’une Compagnie déjà formée.

M. du Plessis fut prié d’écrire à celui qui proposait cette affaire que si Sa Sainteté ne demandoit derechef ces règlements, il ne les lui présentât point, et que si la chose arrivoit, il n’agît qu’en particulier et sans manifester la Compagnie de France qui, par prudence, ne devoit au dehors prendre aucune part à cet établissement, que cependant M. du Plessis envoyroit quelque instruction à son ami pour former la Compagnie en cas que l’affaire reussît.185


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