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Publication : Missions Etrangères 1653-1663

Auteur: Henri Sy
Chapitre: 1 - Quartier Latin
Article: 9

Les Missions Etrangères 1653-1663
Henri Sy

Ch. 1 - Le Quartier Latin

9. L’idée missionnaire. Le P. Alexandre de Rhodes

Dans une telle atmosphère de piété et de charité, chacun cherchait sa voie. Pour des âmes éprises de perfection personnelle, avides de se dépenser pour le bien de leurs frères, de vastes horizons s’ouvraient, en cette période de renouveau catholique.

Depuis un demi siècle les Ordres religieux, Jésuites et Capucins, Oratoriens et Lazaristes rivalisent de zèle pour les Missions des campagnes : par centaines, les Jésuites se consacrent au rôle obscur et à la vie pénible du missionnaire populaire; le plus célèbre est St François Régis, apôtre des Cévennes, du Velay, du Vivarais; à peine âgé de 44 ans, il avait en 1640, succombé à la tâche. Parmi les Oratoriens, on distingue le Père Lejeune, que la perte subite de la vue au cours d’un sermon a fait surnommer le Père Aveugle. De leur côté, les Capucins, stimulés par le Père Joseph du Tremblay (l’Éminence grise) ont évangélisé le Poitou, le Dauphiné, le Languedoc, la Franche-Comté. Ils ont pour émules les Prêtres de La Mission sous la conduite de Vincent de Paul, et les disciples de Jean Eudes.

À la phalange des religieux se joignent les missionnaires diocésains, surtout en Bretagne avec Michel Le Nobletz auquel, en 1640, s’alliera le jésuite Maunoir.54 Le monde laïque s’associe à ce vaste mouvement.
Dès lors que la religion reprend en France un si bel essor, les pensées d’apostolat y retrouvent, elles aussi une nouvelle vigueur. Le P. Coton sous Henri IV, le P. Joseph du Tremblay sous Louis XIII et Richelieu, Vincent de Paul et combien d’autres y emploieront les ressources de leur zèle.

Pour assurer la sanctification du clergé, la ville de Paris avait vu se former des communautés de prêtres destinées à la préparation aux saints ordres, aux retraites spirituelles; tour à tour les séminaires des Bons Enfants, de Saint Nicolas du Chardonnet, de Saint Lazare, de Saint Sulpice, dus aux initiatives des Bourdoise, des Vincent de Paul, des Olier, étendent leur action bienfaisante.

Pour le progrès de l’évangélisation, il y aura même, en 1646, un projet de séminaire des Missions Étrangères : Henri de Levis, devenu en 1622 duc de Ventadour et lieutenant-général en Languedoc, avait en 1925 acquis de son oncle le duc de Montmorency le titre et les prérogatives de vice-roi du Canada. Il s’était empressé d’organiser et d’envoyer à Champlain une expédition apostolique composée de Jésuites; la chute de Québec en 1629 mit fin à leurs travaux. Le duc de Ventadour s’était d’ailleurs au bout de deux ans, démis de sa vice-royauté. En 1629, par mutuel accord avec Liesse de Luxembourg, son épouse, il renonçait à la vie commune pour se livrer tout entier aux bonnes oeuvres et jetait les premières bases de la Compagnie du Saint-Sacrement, qui deviendra bientôt le centre de l’apostolat laïque.

Plus tard, ses anciens projets d’évangélisation du Canada le hantaient à nouveau, surtout depuis qu’il était entré dans les ordres55. Grâce au crédit dont il jouissait à la Cour, il obtint le 31 mars 1646 un Brevet royal l’autorisant à établir un séminaire «pour la conversion des sauvages des Isles et terres fermes nouvellement descouvertes en l’Amérique.»56

Le nouvel établissement devait s’élever à proximité d’une chapelle dédiée cette année même à N.D. de Lorette57. Il reste à l’état de projet.
On ignorait sans doute pas non plus, rue Coupeau, qu’un religieux carme, Bernard de Sainte-Thérèse, nommé évêque de Babylone en 1638, était revenu en France en 1643 et que depuis lors il s’occupait à créer au faubourg Saint-Germain, rue du Bac, un collège pour l’étude des langues orientales; pouvait-on supposer qu’en 1663, les desseins de la Providence amèneraient dans cette maison quelques-uns des disciples du P. Bagot pour y fonder le Séminaire des Missions-Étrangères ?

De toutes les contrées nouvellement ouvertes à l’évangélisation, le Canada se plaçait au premier rang du besoin d’expansion de la foi catholique; n’était-il pas le prolongement de la mère patrie, la Nouvelle France ? Les Jésuites y avaient repris leurs travaux en 1633, bientôt rejoints par des Ursulines de Tours sous la conduite de Mère Marie de l’Incarnation, des Religieuses hospitalières de Dieppe. À Paris, sous l’impulsion de M. Olier se fonde «une Société de N.D. de Montréal». Des familles chrétiennes de Bretagne, de Normandie, du Poitou, partent à leur tour. Un «moine armé», M. de Maisonneuve, une «religieuse laïque», Mlle Mance vont continuer par delà l’Atlantique les Gesta Dei per Francos.

Chaque année la librairie Cramoisy met en circulation les Relations dans lesquelles les Jésuites font le récit des luttes, des souffrances, parfois des supplices endurés par les pionniers de l’Évangile. Le P. Isaac Jogues en 1646, le P. Jean de Brébeuf et le P. Lalemant en 1649 avaient été immolés par les Iroquois avec des raffinements de cruauté.58

On imagine aisément le saint enthousiasme qui anime les Bons Amis quand le P. Bagot, dans ses fréquentes visites, leur fait part des conquêtes spirituelles de ses confrères, et du triomphe de ces témoins du Christ. Assez prudent pour modérer l’enthousiasme juvénile de ses auditeurs, il entretient cependant dans leurs âmes la flamme de l’apostolat lointain, s’il plaît à Dieu de la susciter chez quelques-uns d’entre eux. Et voici qu’on apprend l’arrivée à Rome, d’un vétéran des Missions d’Extrême-Orient, le P. Alexandre de Rhodes. Peut-être viendra-t-il à Paris.

Mais en attendant, une bourrasque va disperser pour un temps les hôtes de la rue Coupeau. Aux troubles de la Fronde parlementaire (1648-1649) venait de succéder la Fronde des princes (1652) qui dressait l’une contre l’autre, dans une lutte fratricide, les armées de Condé et de Turenne.L’insécurité était devenue telle dans la capitale que les Bons Amis prirent le parti de s’éloigner; quelques-uns reçurent l’hospitalité de la famille Angot de Maizerets, près d’Argentan; d’autres trouvèrent asile à l’Ermitage de Caen, récemment fondé par Jean de Bernières59. Pallu, depuis son ordination sacerdotale en 1650, résidait habituellement à Tours.Leur absence ne dut pas se prolonger au-delà de trois ou quatre mois; ils avaient hâte de se retrouver et de reprendre le cours de leurs pieux exercices.

Un jour, ce dut être au début de 1653 (fin janvier ou commencement de février) le P. Bagot vint leur faire visite en compagnie du Père Alexandre de Rhodes. Le premier avait, avec modération, encouragé les aspirations de ses disciples; le second, par l’ardeur de sa parole appuyée par le prestige de trente années de durs et féconds labeurs apostoliques allait déterminer chez plusieurs d’entre eux l’orientation de leur vie. Il n’est pas le fondateur de la Société des Missions-Étrangères, mais en toute justice on peut lui donner le titre d’instigateur60.


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