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Un missionnaire massacré au Thibet

  • Pays: Chine
  • Année : 1905
  • Code : 1905/322-333
  • Page : 322-333
Un Missionnaire Massacré au Thibet

M. SOULIÉ

« Je ne sais pas d'êtres plus admirables que ces hommes allant mourir bien loin des leurs, loin du sol natal, et pour qui la torture est une espérance au départ, une joie escomptée. Dieu, patrie, liberté, ils emportent tout cela dans les plis de leur unique robe, et ils reçoivent le martyre comme les affamés attendent les miettes d'un festin.
Ils sont les preuves vivantes et saignantes qu'au-dessus de ce que la morale des hommes a étiqueté Devoir, il y a ce que la morale divine a intitulé Sacrifice ».
Les Journaux ont annoncé, il y a plusieurs mois, le massacre de quatre missionnaires au Thibet ; jusqu'a ce jour nous ne connaissons d'une manière bien précise que le massacre de M. Jean André Soulié, du diocèse de Rodez, parti en 1885.
Voici sur son arrestation, ses souffrances et sa mort, les détails que nous a transmis Mgr Giraudeau, Vicaire apostolique du Thibet.
Ces jours derniers j'ai reçu des renseignements détailles sur la mort du P. Soulié. Ils m'ont été communiqués par un lama de Yaregong, ami du missionnaire et témoin oculaire.
Le 3 avril, une troupe de lamas de Bathang1, conduisant une soixantaine de guerriers recrutés par force dans trois villages, arriva à Yaregong un peu avant le coucher du soleil. Le P. Soulié, prévenu par les lamas rouges de Yaregong, avait alors tout disposé pour partir et allait livrer ses objets au dépôt. Ignorant en partie ce qui se passait Bathang, il croyait n'avoir à craindre que le pillage. En voyant sa maison entourée par les lamas et leurs guerriers, il jugea bon de se livrer ; il n'avait du reste aucun moyen d'échapper. Il sortit donc au devant de sa porte en disant :
1. Il nous semble bon de noter que, contrairement aux nouvelles de source chinoise, ce n'est pas le peuple de Bathang qui s'est révolté, mais les lamas ; ce sont eux qui ont tout comploté, tout dirigé, et qui personnellement ont pris les armes. Il n'y avait pas qu'eux, c'est vrai, mais les autres révoltés étaient leurs fermiers ou leurs protégés, au nombre de quelques centaines qui ne pouvaient faire moins que de les suivre.
« Me voici, vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez, même me tuer ».
Personne n'osant mettre la main sur lui, le lama, chef de l'expédition, ordonna à un homme très mal famé de s'emparer du missionnaire et lui promit une bonne récompense.
Le Thibétain obéit aussitôt, et saisit le Père à bras le corps. On lui mit des entraves aux pieds, mais on lui laissa les mains libres.
Pendant qu'on lui mettait les fers aux pieds, il reçut à la tête un coup de sabre qui le blessa à peine, et au côté un coup de pierre qui le fit souffrir jusqu'au dernier moment.
Les lamas de Bathang ne lui reprochèrent qu'une chose, c'est de prêcher une autre doctrine que celle de la lamaserie.
Le chef lama pénétra alors dans les appartements du Père et y découvrit un registre, où étaient inscrites en thibétain toutes les affaires temporelles du poste. Ce registre lui servit à faire main basse sur tout.
Lorsque tous les objets et provisions de la mission, ainsi que ceux des chrétiens, furent enlevés, le même chef ordonna à seize de ses subordonnés d'exécuter le Père.
Ceux-ci le conduisirent un peu hors du village et l'attachèrent à un arbre. Aussitôt une balle l'atteignit par derrière la tête et sortit par le front. Un autre coup de fusil, tiré à bout portant, le frappa au coeur.
Les assassins détachèrent le cadavre et le couvrirent à moitié de pierres et de branches d'arbre. Ce fut le 14 avril, fête de la Transfixion de la Sainte-Vierge, vers dix heures du matin, que notre cher martyr consomma son sacrifice.
Le lama qui me donne ces détails, apprenant que le missionnaire venait d'être exécuté, alla examiner les blessures et couvrir convenablement le corps de la victime.
Avant l'arrivée des persécuteurs à Yaregong, le même lama dit qu'il fit observer au Père que, cette fois, les lamas de Ba-thang pourraient bien le tuer. Le Père lui répondit : « S'ils me tuent, j'irai au ciel ».
A ce récit émouvant de l'évêque qui fut, pendant de longues années, le compagnon de M. Soulié dans un des postes les plus pénibles de la mission du Thibet, nous ajouterons quelques pages sur la carrière apostolique durement mouvementée de notre martyr.
Parti à l'âge de 27 ans, en 1885, Jean André Soulié est en 1887 à Bathang avec M. Giraudeau, alors simple missionnaire, il y fait son apprentissage de la misère et de la persécution.
Au mois de juin, des pamphlets, lancés par les lamas, circulent, annonçant que dans quelques jours le peuple des cinq districts de Bathang viendra chasser les prêtres européens.
Forts des passeports signés des gouvernements français et chinois, fidèles à leurs chrétiens, les missionnaires demeurent à leur poste.
Dans la nuit du 15 au 16 juillet une quinzaine d'individus attaquent le petit hameau catholique de Senelong, ils brisent les portes à coups de haches, tirent des coups de fusils, tuent des animaux domestiques, frappent une femme et blessent un homme.
Les mandarins chinois priés d'intervenir ne disent et ne font rien.
Les chefs thibétains imitent leur exemple, tout en veillant sur la vie des missionnaires, dont le gouvernement de Pékin les rendrait responsables en cas d'accident.
Tout à coup, au milieu de la nuit du 19 au 20 juillet, Bathang retentit du formidable cri de guerre des Thibétains : une vingtaine d'hommes en armes, les lamas et les Dechoudunba, fermiers des lamas, arrivent de l'autre côte de la rivière, au grand galop de leurs chevaux ; ce sont les principaux chefs de l'expédition. En un clin dil ils sont à cinquante pas du presbytère, ils s'y arrêtent, mettent pied à terre et ouvrent la fusillade : c'est le signal de l'attaque générale. Prévenus quelques heures à l'avance, les mandarins chinois sont la avec leurs soldats armés de fusils et d'arcs ; les chefs thibétains et leurs hommes ont des fusils et des lances, mais ils ne tirent pas un coup de fusil et ne décochent pas une flèche.
Brusquement la porte de la cour du presbytère vole en éclats.
Soulié et Giraudeau sautent du toit inférieur de leur maison dans le jardin du second chef thibétain qui ne les a pas défendu, mais ne veut pas les laisser massacrer ; ils pénètrent dans sa maison, et sont conduits dans une pièce du rez-de-chaussée, sombre réduit où on les enferme immédiatement.
« Nos ennemis poussent encore le cri de guerre, écrit le missionnaire ; dans la maison on prononce nos noms, on sanglote, on court dans toutes les directions. Nous croyons la maison envahie et notre mort prochaine ; nous nous donnons mutuellement l'absolution et nous nous entretenons de quelques pieuses pensées, jusqu'à ce que, vaincus par la fatigue, nous cédons au sommeil.
« A une heure très avancée, le second chef nous apporte de la nourriture et arrange un peu notre taudis pour le reste de la nuit. Alors nous apprenons que le grand mouvement qui nous avait effrayés provenait de l'incendie de notre presbytère.
« Tout est brûlé, la maison et les objets qu'elle renfermait encore. Les maisons des chrétiens sont égalemement incendiées ou démolies ; nos catholiques sont en fuite, le poste de Bathang n'existe plus ».
Après avoir tout détruit, les bandits se mettent à la recherche de Soulié et de Giraud eau, ils viennent en foule pousser leur cri de guerre autour de la maison qui les abrite.
Les missionnaires sont toujours dans leur réduit, ils y demeurent blottis comme dans une prison, les portes sont verrouillées, l'obscurité à peu près complète, le silence absolu.
De temps à autre, des domestiques, épiant le moment où ils ne seront pas aperçus, s'introduisent furtivement dans cette cachette ; pendant trente-six heures les reclus n'ont pour toute nourriture qu'une galette beurrée.
Le 22 juillet, un peu après minuit, le premier chef thibétain, croyant leur asile connu du dehors, vient les inviter à se retirer chez lui.
« Vous n'êtes pas en sûreté ici, leur dit-il, il est probable que dans la journée il y aura une attaque dirigée contre vous, et la maison peut être envahie facilement. A cette heure les rebelles sont dans leur campement ; toutes les mesures sont prises pour vous conduire chez moi par un chemin détourné, seulement gardez le plus profond silence pendant le trajet ».
Soulié et Giraudeau acceptent la proposition, ils partent escortés par des soldats thibétains armés de sabres et de lances, pendant que des sentinelles, placées dans les rues voisines, reçoivent l'ordre d'avertir au moindre signe de danger. Par bonheur, le parcours n'offre d'autres incidents que des chutes dans le ruisseau et dans la boue.
Le nouveau refuge est un véritable cachot, sale, fétide, éclairé par quelques jets de lumière filtrant à travers les fentes de la porte ; dans un coin on place des planches, on étend des couvertures, c'est là que les proscrits dormiront, et que, deux fois par jour, on leur apportera de la nourriture.
Mais bientôt leurs ennemis, soupçonnant leur nouvel asile, viennent l'assiéger.
« Livrez-nous les étrangers, vocifèrent-ils, sinon, nous nous déclarons sujets de Lhassa».
A force de promesses, d'explications, de serments, les chefs thibétains finissent par les faire retourner à leur campement. Mais ils reviennent le lendemain, puis le surlendemain, réclamant de plus en plus insolemment les prêtres étrangers. Enfin, le 28 juillet, Soulié et Giraudeau reçoivent la visite du mandarin chinois qui les engage à quitter Bathang.
« Nous sommes ici avec l'autorisation de l'empereur de Chine, répondent-ils, nous n'avons commis aucun crime, nous avons le droit de rester.
Soit, dit le mandarin, mais le peuple est excité, nous ne pouvons le contenir.
Eh bien, nous partirons, mais vous nous donnerez une pièce vous déclarant impuissant à nous protéger, et vous engageant à nous ramener à Bathang dès que ce sera possible ».

La condition est acceptée.

« Nous préparons notre départ, écrivent les deux missionnaires. Nous passons sans dormir la nuit du 31 juillet au 1er août. Les chevaux des soldats thibétains sont sellés, nous avons insisté plusieurs fois pour partir, les chefs tergiversent toujours.
« Le soleil est déjà levé depuis longtemps sur la ville ; on selle nos chevaux, et on nous recommande de partir en toute hâte au premier avertissement. Depuis une demi-heure, des bandes de Dechoudunba sortent de la lamaserie et accourent vers la ville, les uns agitent leurs lances, d'autres préparent leurs fusils ; nous nous confessons encore une fois et sommes prêts à toute éventualité.
« Le premier chef monte a cheval, ainsi que son cousin, et tous deux se dirigent lentement vers la ville suivis de leur escorte ; c'est pour tromper l'ennemi. A ce moment, le cheval de notre domestique se trouve mal harnaché, le cavalier manque les étriers. Le deuxième chef indigène, chargé de surveiller notre départ, tire son sabre et en assène un coup sur la tête du malheureux qui avait préparé le cheval. Le coup fut presque évité, il devait fendre en deux la tête du pauvre homme, il ne fit qu'une blessure ; l'incident ne dura qu'une minute. Nos domestiques sont à cheval, le deuxième chef vient nous chercher avant de mettre pied à l'étrier, nous le saluons et nous partons.
« Les toits de la ville sont couverts de spectateurs, les rues encombrées par nos ennemis et par un grand nombre de curieux. Le premier chef et plusieurs de ses soldats font semblant de nous attendre sur la place. Quelques serviteurs tiennent nos chevaux par la bride ; arrives à la porte de la cour extérieure, ils nous dirigent à toute vitesse par une ruelle qui s'ouvre sur la campagne, juste à l'opposé de l'endroit où nous sommes attendus.
« Arrivés dans les champs, nous partons au galop ; l'ennemi, se voyant trompé, se précipite en avant pour nous couper le chemin. Heureusement, quelques soldats thibétains poussent une charge sur nos agresseurs qui ralentissent leur mouvement.
« Bientôt nous sommes aux dernières maisons de Kiari-nong ; nos assaillants n'ont d'autre ressource que de prendre la même route que nous et de lutter de vitesse avec nos chevaux. Nous nous hâtons, il le faut ; un lama, plus agile et peut-être plus furieux que les autres, n'était qu'à quelques pas de nous, il lança plusieurs grosses pierres qui nous frisèrent les oreilles. Un soldat chinois fut moins heureux, il reçut au genou un violent coup de pierre qui l'empêcha de chevaucher. L'ennemi, ne pouvant plus songer à nous saisir, s'en vengea en hurlant contre nous toutes ses malédictions et en nous tirant des coups de fusil qui ne pouvaient pas nous atteindre.
« A une heure environ de Bathang, le gros des soldats thibétains qui nous escortaient s'arrêta dans un défilé afin de tenir tète à l'ennemi, au cas où il nous aurait poursuivis. Mais il n'osa pas, et six fours plus tard, escortés de huit soldats thibétains et de quatre soldats chinois, nous arrivions sur le territoire de Lythang ».
Tels furent les débuts apostoliques de M. Soulié ; la suite, hélas ! Ne devait pas être bien meilleure.
Après avoir passé quelques années à Tse-kou, le missionnaire fut envoyé en 1896 à Yaregong, pour essayer de relever le poste détruit onze ans auparavant ; il y arriva le 18 août.
Le lendemain, un individu à mine suspecte, armé d'un gourdin, entra dans sa chambre. Il regarda à droite, à gauche, alla s'asseoir près du feu et se mit à examiner silencieusement et longuement le prêtre étranger ; puis il partit sans avoir prononcé une seule parole. Bientôt après, des Thibétains armés de sabres, de fusils et de bâtons, arrivèrent, criant, frappant les murs, les colonnes, les caisses :
« Ah ! S'écriaient-ils en s'adressant au maître de la maison, ah ! C'est toi qui loges un Européen ; on va to faire voir...
Celui-ci, sans se déconcerter, répondit hardiment :
« Qu'est-ce que vous venez faire ici, je suis maître dans ma maison, partez bien vite ! »
En même temps il en poussa quelques-uns dehors et toute la bande déguerpit. Le premier acte de la comédie était fini.
« Aussitôt, écrit Soulié1, quatre ou cinq de ces expulseurs vont chercher mes mulets qui broutaient dans la plaine, ils les ramènent à la maison. D'autres rentrent dans ma chambre, s'emparent de mes objets, les emportent au dehors et fouillent dans tous les coins de peur que quelque chose ne soit oublié. Les animaux sont sellés en toute hâte. Il est facile de prévoir ce qui va arriver. On me laisse tranquille en ce moment, mais quand mes bagages seront chargés, alors on s'occupera de moi pour me forcer à partir. N'étant pas chez moi dans la maison où je loge, la résistance n'est guère possible. J'abandonne donc la demeure des païens et vais m'installer dans la hutte appartenant à la mission : je suis chez moi, je pourrai discuter et faire valoir mon droit. Les expulseurs, ne soupçonnant pas la manoeuvre, ne font aucune opposition. Ils sont très occupés aux bagages. Tout est prêt pour le départ. On vient poliment m'inviter à m'en aller :

1. A. M. -É, vol. 556h M. Soulié à Mgr Biet. Ta-tsien-lou 22 septembre 1896.

« Que le chef veuille bien partir, me répétait-on de tous les côtés.

Non, répondis-je, je ne partirai pas, je suis chez-moi ».

« Au bout de quelque temps, les cris redoublent, le maître de la maison et un des chrétiens venus avec moi essaient de m'entraîner ; les expulseurs se joignent à eux, mais très timidement, ils n'osent pas user de violence. Cependant trois hommes, plus hardis, fatigués de ma résistance, veulent me saisir brutalement. Les autres s'y opposent ; de là deux partis parmi les assaillants.

« Il y a dispute, la discussion s'envenime, des paroles on en vient aux coups de poing et aux coups de bâton, on se pousse, on crie, on se bouscule si bien que j'ai craint que la hutte fortement secouée ne nous écrasât dans sa chute. J'étais la cause de cette bataille à laquelle j'assistais tranquillement, assis par terre dans un coin. Dans toute autre circonstance, cette comédie m'aurait vraiment amusé, actuellement je n'avais guère envie de rire. A la fin, les partisans de la violence ont le dessus. Ils me saisissent par les pieds et par les mains et m'entraînent dehors. Un individu, ayant pris une pierre, fait semblant de me la lancer ; son bras était levé ; je m'avance vers lui : «Eh bien ! Me voici, lance-la ta pierre si tu as un peu de courage, lui dis-je ». Il baisse le bras, laisse tomber la pierre à terre et demeure tout ahuri ne sachant que répondre. Une autre, armé d'un bâton, me menace de loin. Je fais encore quelques pas vers lui : « Est-ce que tu me prends pour un chien ! » Ce fanfaron se trouva tout-à-coup embarrassé avec son bâton ; s'il avait osé, il l'eut jeté au loin.

« Me voici dehors, sans abri, sans secours aucun. Que je le veuille ou non, il me faut partir. Je m'éloigne donc lentement, en causant avec quelques-uns des expulseurs qui m'accompagnent et qui m'assurent que, sans l'ordre des Dechoudunba, ils m'auraient laissé a Yaregong ».

Craignant de ne pouvoir repasser le fleuve Bleu en se dirigeant vers Yerkalo et Tse-kou, Soulié prit alors le parti de se rendre à Ta-tsien-lou.

Il fallut attendre l'année suivante et les succès diplomatiques de M. Gérard1, notre ministre à Pékin, pour réoccuper le poste de Yaregong.

Le missionnaire y revint au mois de juin 1897 ; il pardonna à ceux qui l'avaient chassé. Sa bonté parut toucher les coeurs. Les lamas et le peuple vinrent le remercier.

« Le chef, lui dirent-ils, voudra bien comme par le passé, nous donner des médecines dans nos maladies. En ce moment, il y a de nombreux cas de fièvre typhoïde ; que le chef aie pitié de nous ».

Dès lors, M. Soulié devint le grand médecin du pays. Sa charité lui attira quelques infidèles qu'il instruisit avec soin et baptisa.

Dans les loisirs que lui laissait l'exercice du ministère, il recueillait des plantes, il capturait des animaux inconnus en Europe et les expédiait aux muséums de Paris et de Londres2. Il écrivait des rapports pour la Société de Géographie qui les publiait dans son Bulletin trimestriel, en faisait même des tirages à part et lui décernait, en 1904, le prix Milne-Edwards 3.

Plusieurs fois il aida de son expérience déjà longue les voyageurs européens, les Français surtout, qui passèrent, au prix de quels dangers et de quelles difficultés, en ces pays barbares ; il fut de ceux que le prince H. d'Orléans salua de ces mots auxquels se sont associés Bonvalot, Roux, Grillières Courtellemont : « Nous avons contracté, à l'égard des missionnaires français, une dette de reconnaissance dont je ne me croirai jamais acquitté ; qu'il me soit permis, au moins, de leur rendre hommage une fois de plus ; sans eux, non seulement nous n'eussions jamais réussi, mais nous n'aurions jamais pu entreprendre cette expédition ».

1. Aujourd'hui ministre de France à Bruxelles.

2. En particulier le Rhinopitecus Bieti dont il fit capturer sept spécimens. Parmi les Lépidoptères une espèce nouvelle porte son nom le Chelonia Soulieri (Obthur).

3. Voir Annales des Missions-Étrangères et de l'OEuvre des Partants, n° 43, janvier-février 1905, p. 51.

Tels furent quelques-uns des épisodes de l'existence, aujourd'hui close par la mort sanglante, du prêtre qui porta aux confins du plus fermé des royaumes le nom de Jésus-Christ et celui de la France. En songeant aux misères, aux déboires, aux douleurs, aux périls dont elle fut remplie et qui durèrent près de vingt ans, on répète involontairement ces paroles qui caractérisent l'histoire des apôtres du Thibet1 :

« Cette histoire est faite de souffrances plus que de joies, elle compte plus de revers que de succès, et le récit des négociations qu'elle renferme est plus long que celui des conversions. En contemplant les efforts trop souvent impuissants des prédicateurs de l'Evangile, dont la persévérance date de plus d'un demi-siècle et n'a jamais failli, on aime à se redire que Dieu, dans son éternité, a pour les défaites des couronnes aussi brillantes que pour les victoires, pour la patience et pour l'attente résignée des récompenses aussi belles et aussi durables que pour le travail et l'activité ; et puis, en se souvenant des résultats extérieurs et immédiats de la prédication de Jésus, le premier des Apôtres, on se prend à croire que les germinations lentes ne sont pas toujours une preuve de stérilité absolue, que les larmes et le sang versés sur les sillons de la terre thibétaine deviendront, tôt ou tard, comme les larmes et le sang versés sur le Calvaire, la rosée fécondante d'une riche moisson, et l'on espère, malgré la mystérieuse obscurité des prédestinations, que tout un peuple ne demeurera pas à jamais éloigné de Celui qui est la voie, la vérité et la vie ».

1. Histoire de la mission du Thibet. 2 vol in-8 par Adrien Launay. Desclée, rue Saint-Sulpice, Paris, 1903.